#99 - Coronavirus : on rentre à la maison

La crise du Covid-19 a eu raison de notre détermination. Nous sommes coincés entre les frontières du Nicaragua et décidons de rentrer en Belgique.
Du 12 au 28 mars 2020
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Covid-19 ou coronavirus, qu'importe comment on l'appelle. La pandémie se répand et nous empêche de continuer notre voyage. Le 26 mars 2020, Ushawa quitte le Nicaragua en laissant derrière lui le Concorde, bloqué entre les frontières qui se ferment.

Après "seulement" 275 jours de voyage, nous quittons le continent américain avec un goût amer. Le goût de l'inachevé. Ce n'est pas comme cela que nous avions imaginé la fin de notre voyage...

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On le connaissait depuis quelques mois déjà. On avait entendu parler de ce virus qui sévit en Chine. Bien loin de nous. Quand il s'est approché de l'Europe, notre attention a été attirée. Mais cela restait une sorte de grippe qui se répand un peu plus vite que les autres. L'Italie est touchée ! Dans son hôtel à Colon, au Panama, alors qu'il attend pendant plusieurs jours que le Concorde arrive par bateau, Ludovic voit les images qui défilent sur CNN en espagnol. Mais jusqu'ici, l'Amérique latine n'est pas touchée. Quand nous arrivons au Costa Rica, l'épidémie se répand en Europe. La Belgique commence à être touchée. Quelques jours plus tard, les premiers cas sont détectés au Costa Rica.

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Un élément va déclencher une réaction en chaîne : les Etats-Unis décident de fermer leurs frontières aux Européens. Les pays d'Amérique centrale emboîtent le pas et ferment leurs frontières. El Salvador est le premier à réagir, lui qui n'est pas encore infecté. Frontières fermées, à tout le monde, sans distinction. Le Guatemala ferme ses frontières également, mais laisse encore passer les personnes qui n'ont pas été en Europe au cours des 14 derniers jours.

Si le Guatemala applique les mêmes règles qu'El Salvador, nous serons bloqués. Impossible de remonter l'Amérique centrale sans passer par le Guatemala. Nous décidons donc d’accélérer le pas et de rapidement remonter jusqu'au Mexique : un pays qui, même s'il ferme ses frontières, est suffisamment vaste pour être exploré pendant plusieurs semaines. En plus, en cas de problème, le port de Veracruz nous permet de mettre le motorhome sur un bateau en direction d'Anvers.

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Il ne nous reste que quelques jours de visite prévus au Costa Rica quand nous décidons d'accélérer pour passer les frontières d'Amérique centrale. Notre objectif : traverser le Nicaragua et le Honduras le plus vite possible, en contournant El Salvador, qui est déjà fermé. Ces deux pays ne font pas partie de nos priorités et nous ne comptions de toute façon pas nous y attarder. Si on arrive à entrer au Guatemala, on peut rejoindre le Mexique qui ne semble pas prêt de fermer ses frontières.

L'entrée au Nicaragua est assez facile : un bref contrôle sanitaire qui a pour unique objectif de vérifier depuis quand nous sommes au Costa Rica. Cela fait une dizaine de jours et c'est suffisant pour les Nicaraguayens.

Depuis notre départ, c'est aussi la frontière la plus compliquée d'un point de vue administratif. On ne compte plus le nombre de guichets à parcourir, de cachets, de photocopies et de documents à remplir. Cela prend du temps et beaucoup d'argent. On n'est pas loin des 150 USD. Mais on est passé ! C'est ce qui compte.

En une journée, nous traversons le Nicaragua et trouvons à nous loger à Chichigalpa sur le parking d'un restaurant. Nous sommes vendredi soir et c'est jour de concert. Nous profitons de la seule soirée que nous passons au Nicaragua : l'ambiance est sympa, la musique est excellente, sous les lampions... Nous dégustons des desserts et des ailes de poulet... Un beau souvenir...

Quand on est nomade, on a rarement l'occasion d'assister à un concert ou à un spectacle. Difficile de réserver une place quand on change de lieu chaque jour. C'est donc le hasard et les opportunités qui nous mettent en contact avec des musiciens et des comédiens. Cela fait des mois que nous n'avons plus assisté à un spectacle vivant. On se sent revivre culturellement.

 Concert sous les lampions.

Nous trouvons une connexion wifi qui nous donne des nouvelles de Belgique. Les mesures pour contrer le virus deviennent plus importantes : les écoles belges seront fermées après le week-end !

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Le lendemain matin, nous ne traînons pas car nous voulons traverser le Honduras et nous rapprocher de la frontière du Guatemala. La sortie du Nicaragua se fait rapidement. Un des douaniers nous interpelle en nous demandant si on est sûr de vouloir aller au Honduras. On lui dit que oui.

Une centaine de mètres plus loin, nous garons le Concorde devant le poste frontière du Honduras. Ce n'est pas la foule des grands jours. Contrairement aux autres frontières d'Amérique centrale, pas de file interminable de camions, ni de file à l'immigration. Cela en devient suspect.

Quand nous arrivons au guichet, le douanier appose un papier sur les détecteurs d'empreintes : "No Huellas" (Pas d'empreintes). Mesure sanitaire pour éviter la contamination au Coronavirus.

Il regarde nos passeports et s'éloigne dans les bureaux. Il revient avec un air désolé et nous dit : "On ne peut pas vous laisser rentrer". Ensuite vient une explication qui argumente sur le fait que nous sommes Européens et que, là-bas, il y a le Coronavirus. On lui explique qu'on a quitté l'Europe il y a plus de 9 mois et qu'à ce moment-là, le virus, personne n'en parlait. Son chef vient à la rescousse avec le même air désolé. Il nous réexplique, disant que c'est un ordre qui vient directement du Président hondurien et qu'il ne peut rien faire. Il promet néanmoins d'appeler son chef en expliquant notre cas particulier...

Le chef, un militaire parait-il, sera ferme : aucun Européen ne peut entrer au Honduras ! Sur ce, ils gardent nos passeports, gentiment (sans ironie, tous les fonctionnaires de douane hondurien ont toujours été très aimables). Ils nous disent que seule une solution diplomatique pourrait changer les choses.

Edna, qui n'est pas Colombienne pour rien, entre alors en mode "je vais pas lâcher le morceau". Le siège s'organise devant le bureau de l'immigration alors qu'il n'est que 11 heures du matin. On peut dire qu'on a tout tenté : on laisse les enfants en piquet devant le guichet pour attendrir le personnel, on trouve une carte SIM hondurienne pour appeler le consulat belge, on essaie de trouver un piston à Bruxelles pour faire bouger la diplomatie belge, on appelle l'Ambassade du Panama qui est compétente pour le Honduras... Un Hondurien nous propose même de trouver quelqu'un qui nous donne le visa pour quelques billets... Rien n'aboutit... et il est déjà 17h. Nous sommes tous épuisés par cette journée passée par 40 degrés sous un soleil de plomb.

On tente une dernière opération. Edna est mandatée pour faire quelque chose que nous avons toujours refusé de faire, où que nous allions en Amérique : soudoyer le douanier. Mais ici, nous n'avons pas d'autre choix. Elle va dans le bureau du douanier pour négocier l'affaire. La conversation dure, et Ludovic commence à s'inquiéter. Après de longues minutes, Edna revient avec les passeports, les larmes aux yeux et un sachet à la main : "On ne peut rien faire. Je n'ai pas pu. Je n'ai pas eu le courage de lui proposer. Il est trop gentil et c'est lui qui m'a corrompue". Edna lève le sachet et nous montre les tamales (spécialité latinoaméricaine à base de farine de maïs). C'est le douanier hondurien qui les lui a offert. Que voulez-vous faire contre un sachet de tamales ?

Edna a quand même obtenu les coordonnées du douanier, pour qu'on puisse rester en contact si la situation évolue.

Nous faisons demi-tour vers la frontière nicaraguayenne. Nous rencontrons des français et des allemands, qui viennent d'El Salvador, et qui ont donc pu traverser le Honduras aujourd'hui. Comment est-ce possible, si les frontières sont fermées pour les Européens ? Une lueur d'espoir renaît ! Nous contactons notre douanier aux tamales qui nous confirme l'information. Ils sont entrés sur le territoire hondurien à 10h, et l'ordre de fermeture a été reçu vers 11h. Nous faisons le lien : dans le même ordre, on demandait aussi de ne pas utiliser le scanner d'empreintes digitales. 11 heures, c'est l'heure à laquelle nous sommes arrivés au guichet... A quelques minutes près...

Tout le monde est épuisé par la journée, mais elle n'est pas encore finie. Nous devons repasser la frontière nicaraguayenne dans l'autre sens. Elle est déjà compliquée à passer en temps normal. Elle le sera encore plus ce soir-là... Au passage, ils nous soulagent à nouveau de quelques dizaines de dollars. Les mêmes que nous avions déjà payé un jour plus tôt...

Après quelques kilomètres dans la nuit, nous trouvons refuge sur le parking d'un centre de plein air. La piscine sera notre meilleur réconfort.

Cette journée du samedi 14 mars est, nous l'espérons, la pire journée de notre voyage. Se faire refouler à une frontière juste à cause de la couleur de son passeport, c'est une frustration extrême. Pendant plusieurs heures, nous avons eu un bref aperçu de ce que vivent les réfugiés du monde : ceux du Venezuela, qu'on a croisé par milliers sur les routes, et ceux du monde entier, qu'on rejette aux frontières de l'Europe. On est ému rien que d'y penser. Mais nous ne sommes pas à plaindre : nous ne sommes que des touristes en voyage, nous avons de l'argent et une patrie. Nous avons un toit où dormir et une maison qui nous attend. Nous sommes en bonne santé et nos vies ne sont pas en danger. Les réfugiés n'ont pas la chance que nous avons.

A tous les 6, cette expérience nous a marqué. Avec un passeport belge, on pensait être à l'abri de ce genre de situation. Dans les jours qui suivent, les enfants jouent plusieurs fois au passage de frontières du Honduras, avec un douanier intransigeant...

Même si nous étions déjà sensibles à la cause des réfugiés du monde, nous n'accueillerons plus jamais l'étranger comme avant. Malgré la difficulté et la détresse, nous avons toujours rencontré des gens bienveillants pour nous aider. Merci à tous ceux-là.

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Le lendemain matin, nous profitons encore de la piscine. La chaleur est étouffante dans le nord du Nicaragua. Hier soir, nous avons discuté avec Alberto, le propriétaire. Il nous laisse ses coordonnées et est prêt à nous aider.

Notre espoir est que le Honduras assouplisse ses règles pour nous permettre d'entrer. Il suffit que le Président corrige son décret, limitant l'entrée au territoire aux personnes venant d'Europe, et non pas aux Européens, comme le Guatemala l'a fait. Nous nous dirigeons vers Corinto, un port important de la côte pacifique. Nous sommes dimanche, et tout est fermé, mais nous trouvons des informations. Il y a une possibilité pour que le Concorde puisse être transporté sur un flat rack, une plateforme qui est ensuite chargée sur un porte-conteneurs. C'est notre unique chance, car le Concorde est trop grand pour un conteneur et aucun bateau ne charge de véhicule roulant dans le pays. Il peut alors être débarqué au Mexique, ce qui nous permet de contourner le Honduras, El Salvador et le Guatemala... pour continuer notre voyage.

Sur WhatsApp, nous continuons d'informer les autres voyageurs, coincés comme nous au Panama, au Costa Rica et au Nicaragua.

Nous nous préparons à rester quelques jours de plus au Nicaragua. On rejoint Leon, une petite ville du nord du pays. Sur le parking du centre commercial où nous faisons des courses et avons choisi de passer la nuit, nous croisons trois couples mexicains en motorhome. Ils sont assez confiants par rapport au Mexique, qui ne devrait pas fermer ses frontières.

Nous passons deux jours dans un parc aquatique de la région. On est au calme, le parc est vide en semaine et on est bien installé pour passer des journées tranquilles. Cela fait du bien après toutes ces émotions. Nous préparons un nouvel itinéraire au Nicaragua.

C'est aussi l'occasion d'avancer dans les travaux scolaires. Nous apprenons via le réseau de voyageurs que l'Amérique du Sud commence également à fermer ses frontières. Beaucoup de voyageurs sont coincés.

Le Costa Rica annonce qu'il fermera ses frontières dans 2 jours. Que doit-on faire ? Rester piégé au Nicaragua ou retourner au Costa Rica ? L'Ambassade de Belgique nous conseille de rejoindre le Costa Rica, le pays est plus stable politiquement et ses infrastructures hospitalières sont mieux développées. On hésite un moment. Mais la décision se prend toute seule : impossible de retourner avec le motorhome au Costa Rica. Une fois qu'il est sorti du pays, il faut attendre 90 jours avant de pouvoir redemander une importation temporaire. Impossible de partir sans le Concorde.

Le Nicaragua est le seul pays d'Amérique qui ne prenne aucune mesure contre le virus. Les frontières restent ouvertes et aucune réglementation n'impose des mesures sanitaires particulières. Officiellement, aucun cas n'est encore à déplorer dans le pays. Difficile à croire quand les pays voisins sont touchés. Pourtant, impossible de trouver du gel hydroalcoolique et des masques dans les pharmacies. Les Nicaraguayens ont pris les devants. Avant leur gouvernement, les citoyens et les commerçants prennent des mesures : distance entre les tables des restaurants, désinfection des poignées des caddies de supermarchés, etc.

Le Pizza Hut de Leon : seule une table sur deux peut-être occupée. 
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La Garnacha, c'est une petite communauté écotouristique perdue au milieu des montagnes, dans la région de Matagalpa. On monte en altitude, car la chaleur de Leon nous empêche de dormir la nuit.

L'endroit est superbe, propre, calme et rural. Nous bivouaquons près de la petite église, en bordure de l'unique rue du hameau qui ne compte pas plus de 20 maisons. Les montagnes sont belles et respirent la sérénité. C'est bon d'être ici, après toute cette agitation. On en profite pour sortir les vélos et les patins à roulettes. Les enfants jouent sur la rue.

Pourtant, l'ambiance n'est pas au beau fixe. Les frontières se ferment partout. Le confinement est annoncé en Belgique. On reçoit des témoignages de voyageurs qui ont été priés de quitter le village où ils étaient par peur de la contamination. Il ne fait pas bon être Européen en ce moment. Certains français ont retiré le drapeau qu'ils avaient collé sur leur camping-car. Parfois aussi, les populations locales abritent les étrangers et leur viennent en aide.

C'est peut-être le regard des gens qui change sur nous. C'est peut-être aussi nous qui n'avons plus la même attitude envers les populations locales. Depuis plusieurs mois, on a pris l'habitude qu'on se retourne sur notre passage. Le plus souvent, c'est un coup de klaxon sympathique, un pouce levé ou un sourire lumineux qui nous accueille. La bienveillance est partout où nous allons. Le Concorde est une attraction et un aimant à sympathie. On ne compte plus le nombre de fois qu'il nous a permis de faire des rencontres, toujours très chaleureuses.

Mais depuis quelques jours, on a l'impression que quelque chose a changé. Probablement que derrière les vitres du Concorde, nous sommes moins souriants et plus inquiets. Probablement aussi qu'on attire moins la sympathie, avec notre drapeau européen.

On aurait voulu aller à la rencontre des habitants du petit village de La Garnacha. Comme on l'a fait dans des dizaines de villages. On aurait voulu aller discuter, jouer avec les enfants, provoquer leur sourire et savoir comment ils vivent... Mais cette fois-ci, quelque chose nous retient. Nous restons éloignés de la population. On pratique une sorte d'autoisolement. La méfiance du virus nous a atteint. Difficile de croire que le coronavirus n'a pas atteint le Nicaragua. Soit le pays n'a pas les moyens suffisants pour le détecter, soit le gouvernement se voile la face, histoire de propagande. Bien sûr, on ne veut pas être contaminé. Mais plus que tout, on ne veut pas être responsable de la contamination de tout un village. Nous qui avons arpenté de manière insouciante les routes des Amériques.

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Pour la première fois, nous envisageons la possibilité de rentrer en Belgique. Chaque jour, la situation est de plus en plus préoccupante. Notre première idée est de trouver un endroit discret pour passer les semaines à venir, en attendant que la crise passe.

De son côté, l'Ambassade de Belgique conseille à tous ses ressortissants de regagner le pays. Particulièrement au Nicaragua ou la stabilité politique est très incertaine, et le pays peut facilement basculer. Il y a moins de deux ans, des manifestations de contestation ont fait plusieurs morts à Managua. De plus, le système de santé n'est pas des plus performants. En cas d'épidémie, le nombre de lits et de respirateurs est limité. Pas des plus rassurants.

Rester au Nicaragua, cela veut aussi dire s'isoler du monde. Les frontières terrestres des pays voisins sont fermées, les compagnies aériennes cessent leurs activités, et il ne reste plus que quelques jours avant que les vols vers l'Europe ne soient arrêtés. En cas de problème, nous sommes bloqués ici, sans possibilité de retour.

D'un autre côté, rentrer en Belgique, c'est se jeter dans la gueule du loup. L'Europe est devenue le centre de l'épidémie. Et, même si nous ne sommes pas encore infectés, pour y arriver, nous devons traverser de nombreux pays infectés et des aéroports très fréquentés. Avec, si on rentre, le risque de contaminer nos (beaux) parents, chez qui nous devrions loger puisque notre maison est louée.

La possibilité de rapatrier le Concorde s'est, elle, envolée. Aucune compagnie maritime ne peut le prendre en charge depuis le Nicaragua. Nous avons envisagé de l'envoyer sur un camion jusqu'au Mexique. Mais les prix sont inabordables : entre 2.500 et 12.000 USD ! Si on part, le Concorde devra rester derrière nous. Pas facile pour nous d'abandonner notre compagnon de voyage. Celui avec qui on se sent maintenant capable d'aller au bout du monde et qui a partagé toutes nos émotions pendant 9 mois. C'est une partie de la famille qu'on doit abandonner.

Enfin, rentrer a un impact financier qui n'est pas négligeable. Le prix des billets s'est envolé. 12.000 USD pour nous 6 ! Le prix de notre voiture, restée au pays... Notre assurance de voyage confirme : ils n'interviennent pas à titre préventif en cas d'épidémie. Et quand on leur demande s'ils seront capables de nous venir en aide en cas de problème de santé dans les prochains jours... silence radio.

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Il n'y a pas de bonne décision. Quoi qu'on décide, il est impossible de savoir si nous prenons la décision juste. Impossible de planifier quelque chose avec une situation mondiale qui change d'heure en heure. Pourtant, nous devons prendre une décision rapide.

Un élément va nous décider définitivement : deux d'entre nous sont asthmatiques, ce qui les fait passer dans la catégorie des personnes à risque. Notre pneumologue, que nous avons contactée en Belgique, nous l'a confirmé. Et lorsque nous lui demandons si elle pense que nous devons rentrer en Belgique, alors que nous attendons une réponse nuancée, sa réponse est claire : "Rentrez en Belgique. Ne traînez pas !".

Notre décision est prise, sans hésitation. On rentre. La mort dans l'âme.

Cette décision va pourtant à l'encontre de toutes les valeurs qui nous ont poussées sur les routes depuis neuf mois. La liberté de voyager au rythme qui nous convient, en fonction de nos besoins et de nos envies. Une liberté qui est grisante et qui va nous manquer, avec notre arrivée dans un pays en confinement. La rencontre avec toutes les personnes que nous avons croisées. Des rencontres variées, parfois étonnantes, mais toujours intéressantes. Nous nous dirigeons vers un pays où la distanciation sociale imposée est d'1,50 m. Un sérieux frein pour faire des rencontres.

On ne sait toujours pas si c'est la bonne décision. Quoi que l'on décide, les risques sont importants. Mais c'est notre décision et il faut maintenant la mettre en oeuvre. Ce n'est pas encore gagné. Il faut maintenant trouver un lieu de stockage pour le Concorde et des billets d'avion pour nous rapatrier.

Nous prenons la route de Managua, la capitale. Direction la Direccion General de Aduanas pour demander une dérogation pour le Concorde, qui n'a que 30 jours de droit de séjour au Nicaragua. Nous ne voulons pas le laisser sur un parking des douanes, où il serait exposé aux vols et aux dégradations. Nous remettons une demande de dérogation qui nous permettrait de laisser le Concorde pendant plusieurs mois sur le parking de notre choix, le temps que la situation se calme. Après insistance, ils acceptent de recevoir notre courrier, nous promettant une réponse après le week-end.

La Direccion General de Aduanas de Managua 
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L'Hostel Paradiso est un petit coin de paradis. Il nous a été conseillé par des voyageurs qui y sont passés. L’hôtel, géré par des Français, devient notre base de préparation pour planifier notre retour. Nous y sommes merveilleusement installés. Au milieu de la forêt, avec une vue incroyable sur la Laguna de Apoyo, un lac formé dans le cratère d'un volcan. Toutes les installations sont à notre disposition : toilettes, douches, bar, tennis de table, plage superbe, billard, kayaks, pétanque... le lieu idéal pour se détendre.

Pourtant, l'ambiance est plutôt au travail. Nous décidons d'acheter 5 billets d'avions, pour Edna et les enfants. Ludovic achètera son billet quand nous aurons la confirmation d'une solution pour le Concorde. Après des heures au téléphone, grâce à Carlos, notre beau-frère qui a une agence de voyage à Bogota, nous trouvons des billets à des prix raisonnables. Cela reste cher, mais le prix a baissé de moitié. C'est néanmoins une bonne nouvelle pour notre budget.

Du côté du Concorde, les bonnes nouvelles arrivent aussi. Nous avons la confirmation téléphonique que notre demande de prolongation du Permis d'Importation Temporaire a été acceptée par les douanes. Il peut donc rester au Nicaragua jusqu'au 13 juillet. On espère que les choses se seront calmées d'ici-là. Nous avions espéré pouvoir le laisser sur le parking de l’hôtel Paradiso. Mais le Concorde est trop grand et le parking est minuscule.

A la recherche de solutions, on contacte aussi d'autres pistes, mais les prix sont incroyablement élevés. Plus cher que ce nous payons en Belgique pour le stockage. Quand on demande 100 ou 200 USD par mois pour un parking, soit le prix de la location d'une maison au Nicaragua, il y a clairement de l'abus. Des gens essaient de profiter de la situation. Finalement, suite aux conseils du gérant de l’hôtel, nous trouvons un emplacement à un prix raisonnable à Granada, une des villes les plus sûres et les plus touristiques du Nicaragua. Les vélos pourront rester à l’hôtel, ainsi que quelques affaires de valeur que nous stockons dans les bureaux. Le Concorde semble en de bonnes mains.

Après une nuit de recherche, Carlos trouve des places pour Ludovic sur un vol qui part quelques heures après les autres. Cette fois-ci, le départ est programmé. Il nous reste quelques jours pour préparer, sécuriser le motorhome et faire le tri dans les affaires que nous emporterons dans l'avion. Malgré les derniers moments de bonheur que nous procurent la plage et les divertissements de l’hôtel, l'atmosphère n'est plus la même à bord du Concorde. Nous sommes tous tristes d'arrêter ici notre voyage.

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Nous avons le cœur serré lorsque nous laissons le Concorde seul sur son parking. Pas facile de laisser sur le bord de la route celui qui est devenu un membre à part entière de la famille. On espère le trouver sain et sauf dans quelques mois. Un dernier au revoir et une photo souvenir. On lui promet de venir le chercher au plus vite.

Les démarches administratives du Permis d'importation du Concorde nous ont aussi réservé quelques surprises. Malgré l'accord de prolongation, les démarches sont ralenties à cause de l'épidémie. Tous les documents sont mis en quarantaine pendant 24 heures avant d'être transmis au service compétent. Le jour avant notre départ, nous passons donc tout un après-midi à faire avancer les démarches. Edna ne plie pas et arrive, finalement, à obtenir le fameux sésame qui prolonge l'autorisation de séjour du Concorde. Une grosse épine hors du pied.

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Edna décolle avec les enfants en direction de Miami, puis New york et enfin Bruxelles. Ludovic décolle plusieurs heures plus tard en direction de Mexico où il effectue une escale d'une nuit avant de prendre les airs vers New York puis Bruxelles.

Nous survolons les pays que nous aurions dû parcourir au sol. Un pincement au cœur, de penser à toutes ces découvertes et toutes ces rencontres qui nous attendent, 10.000 mètres sous nos pieds. On aurait voulu connaitre le Mexique et toutes ses richesses culturelles et historiques. On aurait voulu rencontrer les américains vivant aux Etats-Unis, pour voir s'ils correspondent aux caricatures qu'on se fait d'eux. On aurait voulu retrouver nos amis au Guatemala. On aurait voulu revoir les grands espaces canadiens. On espère que ce ne sera que partie remise.

Dans les aéroports que nous croisons, les couloirs sont vides. Personne. C'est rassurant de voir si peu de monde, cela diminue d'autant les risques de contamination. C'est effrayant de voir tous ces avions cloués au sol, avec des halls d'aéroports vides et des écrans qui affichent 'cancelled'. On se console en se disant que tout cela, c'est bon pour notre planète. En plus, cela rend presque agréable beaucoup de démarches : aucune file, des contrôles de sécurité moins congestionnés, etc.

Dans tous les aéroports vides, des dizaines d'avions au sol. 

Dans les avions aussi, certains vols sont complets, mais d'autres sont vides. Étrange situation.

Des avions vides... 

Alors que Ludovic arrive à Mexico, le retour a failli basculer pour Edna et les enfants. Leur avion Miami-New York est en panne. Un problème d'airco. Ils doivent changer d'avion et décollent avec plusieurs heures de retard. Leur arrivée à New-York est donc mouvementée : il faut courir d'un terminal à l'autre. Heureusement, les couloirs sont vides. Les contrôles faciles. Ils arrivent juste à temps pour monter dans l'avion. S'ils l'avaient raté, il n'y en n'avait plus qu'un seul qui rejoignait la Belgique : celui que Ludovic doit prendre le lendemain. Mais il est déjà bondé.

Heureusement, entre les moments de frayeur, il y a aussi des moments de bonheur : ce n'est pas tous les jours qu'on s'assied au commande d'un avion ou qu'on reçoit une boite de Dunkin Donuts !

Les enfants nous ramènent à la maison... 

Et puis, il y a la capsule spatiale, dans laquelle Ludovic passe la nuit à l'aéroport de Mexico. Original, mais il faut pas être claustrophobe !

Nous recevons un courriel de l'ambassade de Belgique. Un vol de rapatriement, organisé par l'Allemagne, part de Managua dans quelques jours. Les Belges peuvent en bénéficier. La solidarité européenne fonctionne. Les services de l'ambassade belge aussi, qui cherchent des solutions pour rapatrier tout le monde. C'est rassurant, même si on est déjà en route pour Bruxelles.

L'arrivée à Zaventem n'est pas celle que nous avions imaginée pour notre retour. L'aéroport est vide. Nous avons l'impression d'être le seul vol de la journée. Un aéroport fantôme. Ce qui marque le plus, c'est le silence. Tout le monde se tient à distance, personne ne parle. Grapy et Grany sont venus chercher les enfants. Hors du terminal, à présent interdit aux visiteurs. Il faut garder ses distances. Pas de grandes embrassades, même si l'émotion est forte. Un petit coucou de loin. Rien de plus.

Une arrivée... à distance... 

Le lendemain, Edna vient, seule, chercher Ludovic. C'est le dernier vol United qui reliait New-York à Bruxelles. Drôle de fin pour notre voyage...

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Terminer notre voyage de cette manière, ce n'est pas ce que nous avions imaginé. On voulait embrasser notre famille et nos amis. On voulait faire la fête et rencontrer plein de monde pour dire que ce qu'on a vécu est extraordinaire. Ce ne sera pas possible.

C'est frustrant. Nous avons un sentiment d'inachevé. Toutes ces découvertes qu'il nous reste à faire, on ne pourra pas les faire. On a imaginé beaucoup de solutions, en cas de problème sur la route : continuer en sac à dos si le Concorde nous laisse tomber, continuer en Europe si le continent américain devient politiquement infréquentable... On avait pensé à beaucoup de choses, mais pas à une pandémie qui bloquerait la Terre entière.

Mais on ne peut pas se plaindre. Si nous n'avons pas atteint les 400 jours de voyage, nous en avons quand même réalisé 275. Des jours extraordinaires et inoubliables qui restent gravés dans nos mémoires et nos cœurs.

Et puis, nous gardons quand même l'espoir de repartir, si les choses se calment dans quelques mois. Ce qui nous arrive aujourd'hui, c'est un peu comme quand on se réveille en plein milieu d'un rêve merveilleux. C'est frustrant, et on a envie que d'une chose : replonger dans notre rêve ! Je suis sûr que la vie nous réservera d'autres rêves...

En attendant, nous sommes en quarantaine chez les parents de Ludovic. On continuera avec le confinement jusque Dieu sait quand... mais on profite déjà des merveilles de notre beau pays : les paysages, les odeurs, le printemps, les fromages, les gaufres...

Notre fritkot est fermé pour une durée indéterminée, il faudra donc attendre pour le paquet de frites avec sauce hawai et cervelas froid. Mais on a déjà profité d'un rêve qui nous a accompagné pendant 9 mois : un américain frites ! Bon appétit !

pssst : Et puis, il y a quand même un avantage au confinement : on va enfin pouvoir combler les mois de retard que nous avons dans la mise à jour du blog...