#15 - La Carretera australe et l’Île de Chiloé

Fjords, lacs, torrents et cascades... l'incroyable Patagonie chilienne sur une route mythique et une île superbe...
Du 1 au 13 novembre 2019
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Et dire qu'on a failli rater la Carretera australe ! En fait, on a hésité. Cela fait plusieurs jours qu'on traîne des problèmes de freins, et la Carretera australe est réputée pour ses pistes difficiles. Heureusement, on a finalement choisi de prendre le risque de continuer. Et on ne le regrette pas. C'est, sans hésiter, la plus belle route de notre voyage.

Juste après la frontière chilienne, nous nous arrêtons à Chile Chico pour faire quelques courses. Nous sommes sur la rive sud du Lago Buenos Aires, qui change de nom en arrivant au Chili pour devenir le Lago General Carrera. C'est le plus grand lac d'Amérique du Sud, après le Lac Titicaca.

Pour monter sur la Carretera, nous devons emprunter la CH-265 sur une centaine de kilomètres. Nous nous arrêtons pour admirer la Laguna Verde, aux eaux couleur turquoise.

Plus encore que la Carretera australe, la rive sud du Lago General Carrera est superbe. Depuis l'entrée au Chili, le relief s'est accentué pour nous offrir des paysages extraordinaires. La route est sinueuse et abrupte. Elle nécessite de bons freins, une bonne maîtrise et il ne faut pas avoir peur du vide. Etant donné les problèmes de freins du Concorde, Ludovic a quelques sueurs froides, et vérifie ses freins avant chaque descente. Nous avons de la chance, il ne pleut pas. En cas d'averse, la piste doit devenir un enfer. En attendant, c'est une route qui nous offre des vues plongeantes sur le lac et la Cordillère des Andes. La plus belle route de notre voyage.

A 6 kilomètres de la jonction avec la Carretera australe, une portion de ripio (tôle ondulée) particulièrement cassante nous surprend. Çà secoue ferme. Trop fort pour le Concorde qui perd ses freins. En pleine descente, Ludovic est obligé de se déporter sur le bord de la piste. Le verdict est sans appel, impossible de réparer. Nous passons la nuit en pente, vers l'avant-gauche. On accommode les couchettes pour que la pente ne nous fasse pas glisser hors de notre lit. On n'a pas bien dormi, mais on a une des plus belles vues sur le Lac. On ne peut pas tout avoir...

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Le lendemain matin, le dépanneur arrive à bricoler nos freins, provisoirement. On rejoint donc enfin la Carretera australe.

Puerto Rio Tranquilo est notre première étape sur la Carretera australe. Un petit village où l'on fait le plein à la seule station essence de la région. Le village est calme, pluvieux et venteux. Mais il a ce charme de bout du monde qui nous plait tant. On en profite pour faire une petite balade.

Nous retrouvons deux couples de voyageurs brésiliens avec qui nous avons sympathisé à Ushuaia et au Parc Torres del Paine. Cette fois-ci, on se promet de ne pas rater un apéro. L'heure venue, ils débarquent dans le Concorde avec la joie de vivre brésilienne et des tonnes de nourriture. On ne parle pas la même langue mais on arrive à communiquer avec des gestes et quelques mots empruntés aux langues latines : Français, Portugais et Espagnol. Les conversations sont bon enfant. Les divergences apparaissent quant on évoque la politique du Président brésilien Jair Bolsonaro. On n'est pas d'accord, mais c'est aussi ce qui fait la richesse des rencontres impromptues.

On se promet de visiter ensemble la Catedral de Marmol le jour suivant.

On garde un chouette souvenir de cette soirée. Nous les recroiserons quelques kilomètres plus loin, à Coyhaique. Après cela, nos chemins se sépareront définitivement. Obrigado !

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La nuit a été agitée par les bourrasques de vent et la pluie torrentielle. Au petit matin, nos amis brésiliens décident de passer leur tour, à cause des conditions météo exécrables. Nous attendons le signal pour savoir si la navigation est autorisée sur le Lago General Carrera. Vers 8h30, le drapeau est levé, on peut prendre le large ! Nous enfilons combinaisons de protection et gilets de sauvetage. Nous voilà parés pour affronter la houle sur notre frêle embarcation. Le vent souffle et les nuages gris sont au-dessus de nos têtes. Le lac est agité et l'arrivée à la Catedral de Marmol est sportive...

Après une demi-heure de navigation, nous arrivons dans une zone du lac protégée du vent. Le soleil choisit ce moment pour faire son apparition. La Catedral de Marmol (Cathédrale de Marbre) est un ensemble de curiosités géologiques creusées dans le marbre. C'est l'eau du lac qui a érodé la roche, un marbre curieusement tendre, pour former cet ensemble de grottes remarquables.

Le contraste entre l'eau turquoise et le marbre gris et blanc est superbe. Nous entrons dans les grottes sous eau. La guide est intéressante et nous explique la géologie et l'histoire de ce lieu. Elle n'élude pas les questions et répond franchement quand on lui demande si les bateaux qui entrent dans les grottes ne risquent pas d’abîmer la roche. Elle répond par l’affirmative, précisant qu'une réflexion est en cours et que, probablement, l'accès aux grottes sera bientôt interdit aux bateaux. Voilà une franchise qui nous plait, assez rare dans le milieu touristique. En attendant, nous profitons de ce spectacle extraordinaire.

Nous passons un cap et découvrons la cathédrale de marbre. Ici, l'entrée des bateaux est déjà interdite depuis quelques années. Mais le spectacle en vaut la peine, depuis l'extérieur. Un immense bloc de marbre, posé sur le lac et rongé par les eaux, impose sa silhouette sur les quelques pilastres de marbre qui le maintiennent encore debout. A travers les colonnes de marbre, la vue traverse cet immense rocher. Superbe.

Un peu plus loin, la Capilla de Marmol (La Chapelle de Marbre) est plus petite que la cathédrale. Mais les formes de la roche n'en sont que plus variées et plus belle. La Chapelle est une véritable chapelle, sacralisée par l'Eglise. On y célèbre donc de temps des temps des mariages. Original, même si difficilement accessible.

Pour retourner à Puerto Rio Tranquilo, nous avons le vent de face. La navigation n'en est que plus agitée. Une véritable montagne russe, pleine de sensations, qui plait aux enfants... Lorsque nous arrivons au port, le drapeau est rouge. Plus possible de sortir en bateau. Nous avons bénéficié de l'unique fenêtre de la journée.

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La Carretera australe, ou Ruta 7, est une route mythique. Construite au début des années 1980 par l’armée du sinistre Général Pinochet, elle avait pour but de désenclaver les villages de la Patagonie chilienne, jusqu'alors uniquement accessibles par bateau. Seule une partie, principalement au nord de Coyhaique, est asphaltée. Quelques centaines de kilomètres seulement sur les 1.200 kilomètres. Ce n'est donc pas une route facile. Elle fait d'ailleurs peur aux voyageurs, même si la piste est souvent bonne.

Chaque année, les portions asphaltées de la Carretera sont plus nombreuses. D'immenses travaux d'aménagement visent à l'élargir et à la rendre plus confortable et plus roulante.

Mais ce qui rend cette route mythique, ce sont les paysages qu'elle traverse. Difficile de rendre compte, en quelques photos, des merveilles qu'on croise sur la route. On ne compte plus les fjords, les lacs, les cascades, les torrents, les rivières... On a l'impression que tous les magnifiques paysages d'Europe ont été rassemblés le long de la Carretera australe : les sommets enneigés des Alpes, les fjords de Norvège, les vallées verdoyantes des Ardennes, les lacs et les forêts suédoises, les pâturages d'Ecosse... En ce début de printemps, des touches de couleurs viennent égayer ces paysages, déjà superbes. Tous les dix kilomètres, le décor change. Il n'y a pas de monotonie sur la Ruta 7. C'est pour cela qu'elle est passionnante.

A cela, il faut ajouter cette impression de bout du monde, loin des circuits touristiques. Même si la Carretera est aussi une route touristique. Malgré la basse saison, c'est probablement l'endroit d'Amérique où nous avons croisé le plus de motorhome, de motards ou de cyclistes... Mais la grandeur des espaces et le type de tourisme développés dans la Patagonie chilienne, authentique et loin des standards de masse, la rendent unique et inoubliable.

En arrivant à Coyhaique, les vallées s'élargissent et les villages se densifient. Nous arrivons dans la plus grande ville de la Carretera australe, qui n'existait pas encore il y a 40 ans à peine.

Après plusieurs jours passés à Coyhaique, pour régler définitivement nos problèmes de freins et réserver notre bateau pour l’île de Chiloé, nous reprenons la route vers le Nord. Nous nous dirigeons vers Puyhuyapi, en empruntant un des cols les plus escarpés de la route, au milieu de la forêt.


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Puyuhuapi est l'étape que l'on retiendra probablement le plus de notre passage sur la Carretera australe. Le soir venu, nous nous arrêtons au bord du Fiordo Puyuhuapy, un superbe fjord. La vue depuis la fenêtre du Concorde est inoubliable : montagne et mer.

Quelques minutes plus tard, un motorhome français se range à proximité. Nous faisons la connaissance de Jeanne, Émilien, Thierry et Aline. On partage un apéro et le repas du soir. Les rencontres de francophones sont rares dans cette région et nous profitons de ce chouette moment pour partager nos expériences. Rencontrer une autre famille est toujours un moment particulier dans un voyage comme le nôtre. Cela permet de recharger les batteries et de s'évader un peu du quotidien. Non pas que le quotidien soit monotone, au contraire, mais vivre en famille 24h sur 24 crée forcément des tensions qui s'accentuent parfois avec la fatigue ou l'exploration de l'inconnu. Faire des rencontres ou des visites, c'est tisser de nouveaux liens et relâcher la pression du quotidien et de la promiscuité.

Le lendemain, des dauphins viennent nous saluer dans le fjord. Avec les 'Picar' (du nom de leur camping-car), on décide de visiter ensemble le Parc naturel Queulat. Un coup dans l'eau puisqu'il est déjà tard et nous n'arriverions pas à faire la promenade qui nous amène au glacier. Il faudra revenir demain.

On tente alors une autre idée, quelques kilomètres plus loin : des thermes en bordure de fjord ! Là aussi, il est déjà tard et le prix nous semble trop élevé pour quelques dizaines de minutes de détente. On s'est aussi renseigné pour visiter un élevage de saumon, mais ce n'est pas possible.

Nous arrivons en fin d'après-midi à Puyuhuapi, un petit village blotti au fond d'un fjord. Thierry et Ludovic se mettent à la recherche d'un endroit pour passer la nuit. Ils explorent le village, visitent un camping qui n'a pas grand chose à offrir, rencontrent un policier qui les met en garde : pas possible de dormir le long de la côte, au risque de déplaire au riverains qui louent aussi quelques emplacements de camping. Ils trouvent finalement un emplacement le long de la rivière, sur conseils de la police locale.

De leur côté, Edna et Aline s'occupent des courses pour le repas du soir. Elles ont dégoté un saumon entier, pêché par un habitant du village. Elles ont aussi récolté d'autres infos à l'office du tourisme. On peut bivouaquer sur le littoral, à l'emplacement exact que nous a déconseillé le policier. Après une (brève) discussion sur le fait de devoir plutôt écouter la police ou les femmes, nous décidons finalement de nous installer sur le littoral pour passer la nuit.

L'apéro est consacré à la cuisson du magnifique saumon. On tente une papillote, des herbes, des épices et de l'huile... On met à griller sur le barbecue. On spécule sur la cuisson : il est bientôt cuit ?! Non, ce n'est pas encore assez ! On le remet quelques minutes.

Pendant ce temps, les enfants profitent de l'immense terrain de jeu pour jouer à cache-cache. Des enfants du village viennent à notre rencontre, intrigués. On discute de leur vie, de l'école, des copains, etc. C'est toujours un moment privilégié. D'autre voyageurs français (GuyNomads) passent la nuit dans le camping du village. Un couple franco chilien, les PatiPerros, s'installe un peu plus loin. L'apéro est agréable.

On ouvre la papillote. On la referme. On retourne le saumon qui est d'une belle taille. On le tâte, on le palpe. Et à un moment, on est tous d'accord : il est prêt ! C'est Thierry qui est désigné pour la découpe du saumon : il est breton, marin, et on se dit que son expérience dans le domaine médical doit lui avoir donné quelques notions de précision chirurgicale...

La soirée est déjà avancée et le soleil commence à se cacher derrière les montagnes. Le temps de terminer la découpe du saumon et de ranger le matériel, on se répartit dans les véhicules : les enfants dans le Concorde et les parents dans le Picar. Le saumon est presque froid. Mais qu'importe, il est excellent. Probablement le meilleur saumon que nous ayons partagé. Un souvenir inoubliable. Les conversations se prolongent après le repas : jeux de société du côté des jeunes, verre de vin et bout de fromage du côté des vieux. Quelle belle soirée !

Le lendemain matin, nous nous levons plus tôt (traduisez : pas trop tard !), histoire de profiter de la journée. Direction le Parc National Queulat, en convoi...


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Nous sommes donc un groupe de dix à entamer la randonnée qui nous amène au Ventisquero Colgante, un glacier suspendu en haut d'une falaise, véritable joyau de la nature. Rapidement, plusieurs groupes se forment pour entamer l'ascension. Une fois n'est pas coutume, les enfants sont devant. Pas besoin de les motiver aujourd'hui, l'effet de groupe fait des miracles. On a même du mal à les suivre.

Après le pont suspendu qui enjambe la rivière, la forêt que nous traversons est splendide : le genre de forêt impénétrable qui fait fantasmer. Çà grimpe pas mal, mais chacun va à son rythme. Les enfants devant. Loin devant !


Nous arrivons au point de vue sur le glacier. Il est à la hauteur de nos espérances. Une immense langue de glace aboutit au bord d'une falaise vertigineuse, comme suspendue dans le vide. D'immenses chutes d'eau surgissent de sous la glace et tombent dans le lac émeraude situé plusieurs dizaines de mètres plus bas. De temps en temps, des craquements sourds se font entendre : un pan entier du glacier vient de tomber dans le vide. Il s'écrase en bas de la falaise. Vraiment impressionnant.

Il y a quelques dizaines d'années, lorsque le glacier a été découvert, il s'étendait jusqu'aux rives du lac situé en contrebas. Depuis, la glace s'est retirée. Et chaque année, le glacier recule. Dans quelques années, le glacier n'offrira peut-être plus le même visage. Il risque de disparaître derrière la montagne. Quel privilège de pouvoir encore assister à ce spectacle.

Il est déjà midi et nous dégustons notre pique-nique devant cette magnifique vue. La descente est plus facile que la montée, et le groupe reste soudé. Arrivés en bas, nous rejoignons le lac, qui offre une autre perspective sur le glacier. Et le soleil continue de nous accompagner.

Les enfants s'amusent sur les rochers, certains mettent les pieds dans l'eau. Le retour est un peu précipité. L'heure de fermeture du parc est bientôt dépassée, et c'est un garde à la mine fâchée qui nous accueille à la sortie.

Il est temps que chacun reprenne sa route. Nous continuons vers Chaiten, où nous prenons le bateau pour rejoindre l'île de Chiloé, et les 'Picar' s'enfoncent un peu plus dans les terres pour profiter d'une invitation dans une 'estancia' où Jeanne rêve de parcourir la Patagonie à cheval. Merci pour ces splendides journées inoubliables.

Le soir, nous nous arrêtons quelques kilomètres plus loin, sur la place du village de La Junta. Encore une place de village avec une belle atmosphère sur la Carretera australe.


Nous y retrouvons un cycliste belge, que nous avons rencontré il y a près de 3 mois à Purmamarca, dans le nord de l'Argentine. Il a parcouru plus de 3.000 km à vélo à travers la Cordillère des Andes. On a raison de dire qie le monde est petit...

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Après 700 kilomètres, Chaiten est notre ultime étape sur la Carretera australe. C'est d'ici que partent les bateaux vers l’Île de Chiloé. Le village est calme, comme endormi. Typique de la région. Nous nous baladons dans ce village perdu au milieu de nulle part. Atmosphère particulière et agréable. Nous profitons de ces derniers instants sur la Carretera.

Il y a une dizaine d'années, le volcan Chaiten, qui domine le village du même nom, est entré en éruption, crachant des cendres dans l'atmosphère. Une éruption inattendue puisque le volcan était considéré comme éteint depuis 10.000 ans. L'éruption et le nuage sont tellement puissants qu'ils atteignent Buenos Aires, et obligent la fermeture de l'aéroport international argentin.

Heureusement, une seul victime a été recensée, mais le village entier a été évacué pendant plusieurs mois et finalement détruit par la couche de cendres et les inondations.

Ce soir, nous nous endormons dans le village reconstruit, au pied du volcan qui rejette encore quelques fumerolles, 1.500 mètres au-dessus de nos têtes. Une nuit impressionnante pour les enfants.

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Ce matin, nous quittons la Patagonie chilienne pour rejoindre l'Île de Chiloé, la plus grande île du Chili (après la Terre de Feu). Nous embarquons à bord de l'Agios pour un voyage de 5 heures. Le concorde est attaché au pont par des sangles, signe que la traversée peut être agitée. Le soleil et un vent calme augurent pourtant d'une navigation paisible. Le pont est calme également, pas beaucoup d'autres passagers. Au loin, le sommet du Corcovado impose une silhouette magnifique. Il nous accompagne pendant une bonne partie de la traversée. A la sortie du port, quelques dauphins viennent nous saluer avant d'appareiller.

Le volcan Chaiten, et ses fumerolles permanentes, sont la dernière vue que nous avons de Chaiten et de la Carretera australe. Le Volcan Corcovado, avec son sommet enneigé, est toujours présent à l'horizon.

Le bateau s'enfonce dans une barrière de brumes qui barre le passage vers Chiloé. Les sommets des îles au dessus de ce nuage procurent des images superbes et féeriques. On a l'impression d'avancer vers un monde enchanté et inconnu, à la manière des explorateurs.

Peu à peu, nous laissons la côte continentale du chili pour poursuivre vers l'ouest, en direction de l’île de Chiloé. La traversée est loin d'être monotone. Le jeu du soleil, de l'eau, de la brume, des montagnes et des îles est magnifique.

Un avion effectue quelques passages avant de disparaître et d’atterrir sur une des îles.

Nous arrivons dans l'Archipel de Chiloé. Après un paysage volcanique, minéral et abrupt, nous découvrons des collines verdoyantes et des pâtures. L'Agios navigue entre les chapelets d’îles. Des maisonnettes font leur apparition au bord de l'eau. Nous croisons à présent des petits bateaux de pêche. Les élevages de saumon sont nombreux.

Finalement, nous arrivons en vue du port de Castro, la capitale de l’île. Son église jaune domine la ville, résolument tournée vers la mer, avec notamment les 'palafitos', des maisons sur pilotis. L'équipage manœuvre et accoste avec une dextérité et une précision qui font plaisir à voir.


La première chose qui nous impacte à la sortie du bateau, c'est le monde ! Après la Patagonie et la Carretera australe, où nous étions presque seuls sur les routes et dans les villages, nous arrivons sur une île peuplée, très fréquentée... Enfin, pas tant fréquentée que cela, mais d'où l'on vient, le nombre de voitures, de maison et de personnes sur les trottoirs nous impressionne. On revient à la civilisation, avec ses routes asphaltées, ses commerces et ses panneaux publicitaires.

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L'ile de Chiloé est réputée pour ses églises. On en dénombre plusieurs centaines, à l'architecture si particulière, faite de bardeaux de bois. Seize d'entre elles sont classées au Patrimoine de l'Unesco. Autre réputation que traîne Chiloé : son temps pluvieux. Il pleuvrait pratiquement tous les jours de l'année. Nous avons de la chance : c'est un grand soleil et un ciel bleu qui nous accueille.

Avant de passer la nuit à Chonchi, nous découvrons les églises de Nercon et Vilupulli. Elles ont quelque chose de sympathique.

A Chonchi, nous trouvons un bel emplacement sur le bord de mer. Sur la plage, les algues sont venues s'échouer à marée basse, quelques villageois et des goélands sont à la recherche de coquillages. Au bout de la jetée, les bateaux de pêche sont amarrés, attendant la prochaine sortie. Le long de la digue, de charmantes petites maisons de couleurs ajoutent du charme au village. Un petit air de Bretagne.

Pendant que Ludovic accompagne les enfants pour une promenade de découverte, Edna explore le Mercado municipal à la recherche d'un pêcheur qui peut nous fournir du poisson. C'est le printemps sur l’île de Chiloé, le climat est moins rugueux que sur le continent. Les fleurs sortent et les couleurs font plaisir à voir.

Le lendemain matin, le temps est toujours au beau fixe. Nous profitons d'une deuxième journée au soleil. Direction la côte ouest, davantage exposée aux intempéries...

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La route qui serpente vers l'ouest est agréable : des prairies, des vallons, des arbres, des fleurs, des petits villages et des églises. Quel contraste avec la Carretera australe !

Nous arrivons au village de Cucao. Enfin, ce n'est pas vraiment un village : un terrain de foot, une église et quelques maisons éparpillées avec des chevaux en liberté et des moutons qui paissent...

Ce qui nous attire dans ce hameau, c'est le cimetière ! Les tombes ont une particularité qu'on ne retrouve pas ailleurs. Chaque défunt est enterré en dessous d'une petit maison, sympathique et colorée. Presque un terrain de jeu pour les enfants qui en explorent les moindres recoins.

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Lorsque nous arrivons au Parque Nacional de Chiloé, une banderole rouge en marque l'entrée : "En Paro", en grève. Partout dans le pays, depuis quelques semaines, une contestation se fait de plus en plus grande pour une plus grande équité sociale. La responsable de l'accueil nous explique que le parc reste ouvert, et que l'entrée est même gratuite !

Nous commençons notre exploration du parc par un sentier qui nous mène à la forêt primaire d'El Tepual. Nous sommes ici entre le Lago Cucao et l'Océan Pacifique.

Le sentier est entièrement recouvert de pilotis, ce qui lui donne un charme certain. Mais ce qui est agréable, c'est la végétation et l'atmosphère de la forêt. On a l'impression d’être dans une forêt enchantée, peuplée de mythes et de légendes. En fin de parcours, un casse-croûte nous redonne des forces pour découvrir l'autre partie du parc.

Nous nous dirigeons maintenant vers l'océan. Le sentier nous permet de profiter d'une dune qui a été colonisée par la végétation. Le paysage change radicalement. Nous sommes sur un sol sablonneux qui nous fait découvrir une autre végétation. Les fleurs colorées y sont plus présentes.

Nous arrivons finalement à l'océan. Au large, les embruns et les immenses rochers développent notre imagination. On pense au trésor de pirate qui doit être enfoui quelque part...

Enfin, une dernière promenade nous emmène au bord du lac entouré de roseaux. Quelle diversité de paysages dans ce petit parc.

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Le Muelle de las Almas (quai des âmes) est un point de vue exceptionnel sur les falaises de la côte pacifique de l’île. La brume est tombée, et nous n'irons finalement pas jusque-là. Mais nous passons une nuit en face de quelques maisons, à quelques mètres de l'océan. La grisaille, la mer agitée, la brume, les falaises et les immenses rochers donnent au tableau une atmosphère de fin du monde. Sur la plage, des ouvriers chargent, à dos de cheval, des galets.

Manuel et Catalina profitent de cet immense terrain de jeu.

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Le Chili est en ébullition. Nous en avions déjà vu quelques traces, à Puerto Natales, où une sympathique manifestation bloquait un carrefour. Les Chiliens et les Chiliennes, casseroles et louches à la main, manifestent pour une meilleure équité sociale dans le pays.

Tout a commencé il y a quelques semaines à Santiago. La hausse du prix du ticket de métro a mis le feu aux poudres. Des manifestations et des émeutes ont rapidement embrasés la capitale chilienne. A tel point que l'état d'urgence a été décrété dans le pays. Un couvre-feu a été imposé. Des morts ont été recensés. Beaucoup de blessés au visage par des balles en caoutchouc. En parlant des manifestants, le Président a dit : "Nous sommes en guerre". L'insurrection s'est propagée dans tout le pays.

Jusqu'ici, la Patagonie ('un monde à part" reconnaissent ses habitants) nous a préservé de ces manifestations. A Coyhaique, on a pourtant vu des vitrines brisées et des devantures de magasins calfeutrées derrière des grilles et des planches.

Au moment où nous remontons l'Ile de Chiloé, nous sommes plongés au cœur d'une manifestation, à Castro. Le Concorde est bloqué au milieu d'un carrefour où passent des milliers de manifestants. L'ambiance est loin de l'insurrection que connaît Santiago. Les manifestants sont des familles, des jeunes et des vieux. L'atmosphère est bon enfant, même si le message est fort. Les slogans sont souvent les mêmes : 'no estamos en guerra, estamos unidos' (nous ne sommes pas en guerre, nous sommes unis, à l'attention de leur Président), 'nueva constitucion' (nouvelle constitution, pour permettre des réformes en profondeur de la société). Certains manifestants portent un bandage aux yeux, pour dénoncer les violences policières faites aux protestataires. Une minorité de quelques cagoulés sont plus effrayants.

Certains journalistes européens parlent de 'Printemps sudaméricain' (en référence au printemps arabe de 2011), avec les manifestations du Chili, la révolte bolivienne (qui a conduit à la fuite de leur président), les protestations suite aux problèmes économiques en Argentine et les manifestations en Equateur et Colombie.

Les manifestants qui passent autour du Concorde demandent de temps en temps un coup de klaxon. Certains nous regardent avec curiosité, comme un chien dans jeu de quilles. Pendant plusieurs heures, nous participons à cette page de l'histoire du Chili. Bien sûr, ce blocage nous retarde dans le planning du jour. Mais nous sommes également fiers de ces familles qui manifestent pour leurs droits. Notre manière de les soutenir pour un monde meilleur et plus juste.

Quand la manifestation se disloque, certains continuent de bloquer les carrefours. Seul moyen pour passer : descendre de son véhicule et entamer quelques pas de danse au milieu de la chaussée, sous les applaudissements de la foule. C'est le seul sésame pour continuer son chemin, dans la bonne humeur. Derrière son volant, Ludovic a déjà en tête la chorégraphie qu'il va proposer. Il va faire parler son incroyable déhanché mondialement reconnu. Du grand art ! Un savoir-faire typiquement belge !

Malheureusement, le carrefour est libéré juste quand c'est notre tour. Pas de déhanché aujourd'hui ! Dommage, parce qu'Edna est prête à immortaliser l'événement, caméra au poing ! Et les enfants sont déjà, tout sourire aux lèvres, derrière la fenêtre, pour assister au spectacle. Ce n'est que partie remise...

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Chiloé est un archipel, composé de plusieurs îles. Notre étape suivante nous mène sur la petite île de Quinchao. D'après ce qu'on nous en a dit, elle est plus calme et plus authentique que la grande Chiloé. Voilà qui devrait nous plaire. Un bac nous amène, en quelques minutes, sur l'île.

En chemin, nous achetons un très bon fromage en bord de route. On y découvre aussi les meilleurs empanadas qu'on ait dégusté pendant notre voyage : fruits de mer, fromage, viande... des saveurs tellement incroyables qu'on en a oublié de prendre une photo. On avait très faim et on n'a pas su attendre.

Nous arrivons dans le petit village de Curaco de Velez. Comme partout au chili sur les places publiques, nous profitons quelques instants de la connexion wifi. La superbe église colorée attire notre attention. Son intérieur est encore plus attachant, tout en lambris de bois.

Nous poussons une petit point vers le village d'Achao. A part l'arrivée spectaculaire sur la baie, il n'a rien de particulier.

Nous décidons de retourner à Curacao, notre coup de cœur au bord l'eau avec ses petites maisons colorées, sa plage immense à marée basse, son bord de mer pour se balader sur des pilotis, ses oiseaux et son coucher de soleil.

Nous profitons de ce lieu exceptionnel, dans la douceur d'une soirée de printemps. Quel privilège de pouvoir dormir dans ce cadre.

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C'est notre dernier jour à Chiloé. Nous regagnons l’île principale à bord du ferry. Quelques minutes suffisent pour accomplir la traversée.

Nous arrivons au petit village de Tenaun. On ne se lasse pas des paysages ensoleillés de Chiloé. Apparemment, la chance reste avec nous pour la météo.

L'église de Tenaun est surprenante et magnifique. On regrette de ne pas pouvoir y entrer mais on profite de la quiétude du village avec ses toits en pente et ses façades colorées.

Les rues adjacentes nous mènent au bord de mer et aux jardins fleuris du village. Encore un endroit qui respire la tranquillité.

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Ancud est un village plus important. Presque une ville. On s'arrête quelques minutes au Fuerte San Antonio, construit par les Espagnols pour protéger la pointe nord de l'île et le passage vers le Pacifique.

On ne peut pas quitter l’Île de Chiloé sans déguster des fruits de mer, réputés dans tout le Chili. Edna s'arrête chez un pêcheur et se renseigne sur la pêche du jour. L'étal regorge de moules et de palourdes. Leur taille n'a rien à voir avec les standards belges : ici , elles sont démesurément géantes ! N'ayant pas de casseroles assez grandes pour en faire un repas, on déguste ces délices au cours d'un apéro. Impossible de décrire le plaisir qu'on a prit à les savourer. Félicitations à Edna qui les a nettoyé avec une passion perceptible dans les saveurs.

Nous quittons l'ile de Chiloé sous le soleil, qui nous a accompagné pendant les 4 jours. Un véritable coup de cœur, qui n'était pas prévu au programme. On sent ici un rythme de vie totalement différent de celui du continent, et particulièrement de la Patagonie, dont nous venions.

A peine sortis du bateau, nous prenons la Ruta 5, la Panaméricaine qui commence sur l’île de Chiloé et nous conduit vers le Nord. Pour la première fois depuis longtemps, nous découvrons une vraie autoroute : deux bandes de circulation dans chaque sens et un asphalte irréprochable. En fait, à part quelques kilomètres dans le nord de l'Argentine, nous n'avons plus vu d'autoroute depuis le Brésil. C'était il y a près de 4 mois, il y a plus de 10.000 km ! Après les routes et les pistes cabossées de Patagonie, la sensation est grisante ! Le Concorde peut passer la 5ème et s'envole à 90 km/h !