#13 - La Terre de Feu

Ultime descente vers le Sud pour atteindre Ushuaia et le bout du monde...
Du 9 au 18 octobre 2019
10 jours
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Lorsque le bateau nous dépose sur la rive sud du Détroit de Magellan, il nous reste plusieurs centaines de kilomètres avant d'atteindre Ushuaia. Nous sommes toujours au Chili mais la frontière argentine n'est pas loin.

Une fois passés le poste frontière chilien, une piste de 16 kilomètres nous mène à la frontière argentine. Ici, il n'y a pratiquement pas de voitures, seuls les camions empruntent cette route qui mène au bout du monde. Le paysage a changé depuis la Patagonie. Les étendues sont encore plus désertiques. Il y a bien des arbres et des forêts, mais aucune feuille ou aucune épine pour garnir les troncs qui semblent morts. Seuls des lichens et des mousses pendent sur les branches des troncs gris.

Le poste frontière argentin
Le poste frontière argentin

En fin de journée, nous nous arrêtons à Tolhuin, une des plus grandes villes de la Terre de Feu. C'est le royaume des pick-up, des cabanes et des rues en terre. On sent que c'est un monde à part, loin de la modernité. Ici, on trouve le strict nécessaire et rien de plus. On est presque au bout du monde. Nous passons la nuit à la station service YPF de la ville.

Le lendemain matin, nous décidons de prendre le petit déjeuner au bord du Lago Fagnano. Le soleil est au rendez-vous et nous retrouvons la Cordillère des Andes dont les sommets enneigés parcourent la ligne d'horizon. C'est superbe. Et nous sommes seuls !

Enfin, pas tout à fait seuls. Alors que nous sirotons notre maté (les enfants en ont pris l'habitude), un camping-car français fait son apparition et s’arrête sur le parking qui borde le lac. On frappe à la porte. Nicole et Jean-claude sont retraités et vivent dans la région de Colmar. Ils tenaient absolument à nous rencontrer car ils nous suivent sur notre blog. Ils connaissent ushawa.be ! Incroyable coïncidence. C'est la première fois que nous rencontrons des abonnés. On n'en croit pas nos yeux ! On discute et on échange quelques minutes puis chacun reprend sa route. Ils viennent d'Ushuaia et remontent vers le nord. Nous allons vers le bout du monde !

Il nous reste une centaine de kilomètres avant d'atteindre Ushuaia. Nous nous arrêtons au bord du Lago Fagnano, une des plus grandes réserves d'eau douce d'Argentine. Au poste des gardes cotes argentins, chargés de préserver cette richesse naturelle, nous échangeons quelques mots avec le garde. Il nous parle de l'environnement, de la manière de le préserver, du fait que l'Argentine a encore beaucoup de choses à faire dans ce domaine... C'est toujours passionnant de rencontrer des hommes (ou des femmes !) de terrain et de découvrir leur vision du monde...

Au bout du Lago Fagnano, nous atteignons la Cordillère des Andes. Le Paso Garibaldi est le seul col de la Cordillère qui permet d’être franchi tout en restant en Argentine. Partout ailleurs, c'est le Chili qui est de l'autre côté de la montagne. Malgré sa faible altitude (450m) le col est enneigé et les sommets des montagnes forment des pics acérés. Nous sommes en Terre de Feu, et c'est ici que la majestueuse Cordillère des Andes sort de l'Océan avant de parcourir tout le continent.

Il nous reste 40 kilomètres avant d'atteindre Ushuaia... dans le Concorde, la tension monte...

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Nous sommes le mercredi 9 octobre 2019. Il est 16h01, heure d'Argentine. 21h01, heure de Belgique. Le moment est émouvant pour tous les 6. Nous venons de passer les portes de la ville d'Ushuaia, la ville la plus australe du Monde.

C'est l'un des principaux objectifs de notre voyage. Le nom 'Ushawa' en a été largement inspiré. Cette fois, on y est ! Après 13.000 kilomètres d'avion et 16.000 kilomètres sur les routes, nous atteignons cette ville mythique.

Dans l'esprit de Ludovic resurgit la musique du générique de l'émission de Nicolas Hulot, qui a bercé sa jeunesse et qui lui a fait découvrir le monde, tous les vendredis soirs, dans la petite lucarne. Ushuaia, il y a 30 ans, personne ne la connaissait. Pour beaucoup, c'était l'endroit le plus inaccessible au monde. Alors, d'être là, devant ces deux tours qui marquent l'entrée de la ville, c'est une émotion incroyable !

Mais pour les plus jeunes aussi, l'arrivée à Ushuaia, c'est l'aboutissement d'un rêve. Ce matin, en se levant, Manuel a commencé à chanter : "Debout les gars, réveillez-vous. Il va falloir en mettre un coup. Debout les gars, réveillez-vous. On va au bout du monde...". On doit presque se pincer d'y être arrivés. C'est un moment qu'on attendait depuis si longtemps : les 3 mois de voyage, bien sûr,mais aussi les années de préparation en famille.

Dans les kilomètres qui ont précédé notre arrivée, on sentait une anxiété : "Papa, on y est bientôt ? Combien de kilomètres ? " Et cette fois-ci, on y est ! On gare le Concorde sur le bas-coté et on descend pour profiter du moment. On se félicite, et on ne peut résister à une petit séance photo pour immortaliser le moment.

La ville d'Ushuaia est avant tout une ville portuaire et industrielle. Rien de bien sexy. Pourtant, une atmosphère particulière s'en dégage. Il y a l'incroyable baie et la ville qui l'entoure, accrochée aux montagnes enneigées. C'est un panorama unique. Et puis il y a l'effet 'bout du monde'. Le fait de savoir qu'au delà du port, au-delà de l'horizon qui se découvre devant soi, il n'y a plus rien. Plus de ville, plus de village, plus de civilisation. On est arrivé au bout de l'humanité...

Enfin si, il y a quand même quelques chose : le Cap Horn et, plus loin encore, l'Antarctique, qui est à 1.000 kilomètres d'ici. Mais cela aussi, c'est quelque chose de particulier. De savoir que tous les explorateurs qui ont parcourus le continent blanc, à la recherche du pôle ou pour des raisons scientifiques, sont partis d'Ushuaia. De savoir de quelle manière tous les marins du monde ont redouté, et redoutent toujours, cet incroyable Cap Horn.

Nous sommes sur une terre de mythes... et cela se ressent ! C'est inexplicable...

Nous profitons de la fin de journée ensoleillée pour monter sur les hauteurs et admirer la baie et les montagnes qui l'entourent. Il est ensuite temps de trouver un endroit pour passer la nuit. La soirée est calme, et nous trouvons un chouette endroit : de l'autre cote de la baie, avec une vue impressionnante sur la ville et les montagnes. On ne se lasse pas du paysage qui s’étale devant nous, ni du soleil qui disparaît derrière la cordillère pour dévoiler une ville illuminée qui se prépare pour la nuit.

Mais alors qu'une nuit calme semble nous attendre, un vent incroyable se lève et fait bouger le Concorde qui tangue tel un bateau sur une mer agitée. Les vents qui se forment qu-dessus de l'Antarctique arrivent à Ushuaia avec une soudaineté et une violence terrible ! Toutes les heures, le climat change et nous fait passer du soleil à la tempête de neige en quelques dizaines de minutes. C'est une sensation incroyable, de sentir les éléments de la nature qui se déchaînent avec une telle rapidité et une telle violence. On se sent petits et humbles face à de tels éléments. Et on sent qu'il faut y être attentif à chaque instant.

Nous décidons donc de déplacer le Concorde et de trouver un endroit un peu plus abrité, qui nous permette de nous positionner face au vent et d'éviter le roulis incessant. Nous trouvons notre bonheur un peu plus loin, face à la baie d'Ushuaia.

Lorsque la lumière du deuxième jour apparaît, il n'y a pas de soleil, pas de nuage, pas de ciel. La douceur de la veille a fait place à une tempête de neige. Un vrai blizzard. Santiago en profite pour réaliser des vidéos incroyables des nuages qui vont et viennent dans le ciel austral. Nous restons toute la journée au chaud, à l'intérieur du Concorde, à contempler la vue sur Ushuaia qui ne cesse de changer au gré des intempéries. Ce sont des moments dont on ne se lasse pas.

Santiago en profite pour réaliser des vidéos incroyables des nuages qui vont et viennent dans le ciel austral. Nous restons toute la journée au chaud, à l'intérieur du Concorde, à contempler la vue sur Ushuaia qui ne cesse de changer au gré des intempéries. Ce sont des moments dont on ne se lasse pas.


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A Ushuaia, tout est 'fin del mundo' (bout du monde) : les menus des restaurants, les promotions dans les magasins, le journal local, les souvenirs pour touristes... A bord du Concorde, on s'amuse de cet engouement et on se concocte, nous aussi, notre petit déjeuner du bout du monde, notre brossage de dents du bout du monde, notre apéro du bout du monde, notre goûter du bout du monde...

Le Présidio (pénitencier) d'Ushuaia est aussi une prison du bout du monde. A l'instar de la base navale qui date de la même époque, sa construction coïncide, à quelques années près, avec la naissance de la ville. Pendant plusieurs décennies, la ville s'est limitée à une prison et une base militaire.

Aujourd'hui, l'imposant pénitencier (qui a fonctionné jusque fin des années 1940), abrite un petit musée de la marine argentine et un musée de la prison qui explique les conditions de vie des prisonniers de l'époque. Des conditions de vie très rudes, principalement à cause du climat de la Terre de Feu.

Le musée maritime présente d'intéressantes petites maquettes des bateaux qui sont passés par Ushuaia, notamment le 'Beagle', qui a donné son nom au canal qui longe la baie d'Ushuaia. On y trouve aussi une carte recensant les bateaux naufragés et les épaves qu'on peut trouver en Terre de Feu. Le nombre de bateaux ayant échoués au large du Cap Horn y est impressionnant. Enfin, le musée rend hommage aux Yamanas, qui peuplaient les contrées de la Terre de Feu depuis des milliers d'années, avant que les Espagnols n'arrivent et ne voient les feux qu'ils allumaient sur les côtes pour se réchauffer (et c'était de bonne guerre, puisque les Yamanas ne portaient aucun vêtement dans ce climat glacial). L'histoire explique que les Espagnols ont ainsi baptisé la région de Tierra de los Fuegos, qui est devenue la Terre de Feu.

Une aile de la prison est consacrée aux prisonniers qui ont vécu dans les cellules du pénitencier, une touche artistique originale proposant parfois un regard décalé sur les conditions de vie.

Mais la partie la plus impressionnante de la prison, finalement très peu fréquentée par les visiteurs, c'est l'aile qui a été laissée dans son état d'origine. L'atmosphère y est glaciale. D'abord parce qu'elle n'est pas chauffée. Ensuite parce qu'on y chemine seuls, loin du circuit habituel. Mais surtout parce que l"éclairage presque inexistant, l'état des murs et des cellules y distillent une atmosphère qui fait froid dans le dos.

Enfin, entre deux ailes, un autre 'bout du monde' a été reconstitué dans le musée : "Le Phare du Bout du Monde" est un phare qui a réellement existé, sur l'Isla de los Estados, à 300 kilomètres d'Ushuaia. C'est le phare qui a inspiré Jules Verne pour son célèbre roman. Une copie existe également du côté de La Rochelle, en France. Une visite qui nous a donné l'envie de replonger dans les aventures écrites par Jules Verne.

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Nous profitons de notre visite au musée pour visiter le centre de la ville, construit sur le flanc de la montagne, et dont les rues parfois escarpées, donnent des difficultés au motorhome.

Il y a d'abord la rue commerçante, assez agréable, aux allures de station de ski, avec ses nombreux magasins de vêtements d'hiver et ses sympathiques façades colorées et animées. On reste dans le thème 'marins du bout du monde'. La rue est parallèle au bord de mer et chaque carrefour dévoile une vue plongeante sur le port.

Au bout de la rue principale, on découvre la base navale australe de l'armée argentine, qui a fondé la ville. C'est que sont partis certains bateaux qui ont combattus lors de la Guerre des Malouines, encore bien présente dans la mémoire des Argentins.

Enfin, il y a le bord de mer. Une longue promenade où l'on découvre le buste des explorateurs qui ont dirigés les expéditions vers l'Antarctique (dont le belge Adrien de Gerlache qui est le premier à avoir passé un hiver en Antarctique à bord de son bateau, le Belgica), l'épave du Saint Cristofer (dont la carcasse est devenue emblématique du port d'Ushuaia) et l'incontournable panneau aux 7 lettres blanches : Ushuaia.

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Le 12 octobre 2019, la ville d'Ushuaia fête ses 135 ans d'existence. Une fête populaire est organisée pour l'occasion, malgré le froid, le vent et la neige. Dans la rue qui borde la mer, une tribune a été installée, où se bousculent les autorités politiques, militaires, policières... Le maire de la ville est aux premières loges. Dans la rue, des stands vendent des spécialités au barbecue, des boissons, des pâtisseries maisons... Les écoles et les associations de la ville en profitent pour essayer de remplir leurs caisses.

Pour célébrer l'anniversaire, un défilé est organisé : les écoles, les crèches, les académies de musique ouvrent la marche. Suivent les clubs sportifs, les associations de seniors... Il y a même un défilé aérien, avec les 3 hélicoptères qui, habituellement, transportent les touristes dans la baie.

Les services municipaux emboîtent le pas, toujours sous la musique de l'orchestre qui anime le défilé : bus, sauveteurs, service des travaux, etc.

Les mouvements de jeunesse et les associations environnementales sont également présentes, avec les associations culturelles de pays étrangers (France, Italie, Venezuela...) et les associations représentant les peuples indigènes de la région. Dans la tribune officielle, le maire ne cesse de saluer et d'embrasser tous ses concitoyens, ayant une poignée de main ou un mot pour les nombreux représentants des associations et des quartiers.

Puis viennent les services de police. Ils sont nombreux et on n'a pas compris toutes les nuances, entre la police municipale, la police régionale, la police nationale, la police de la route, la gendarmerie, la préfecture navale, les forces spéciales...

Edna et les plus petits se réfugient dans le motorhome après 3 heures de cortège, dans le vent et la neige. Les autres restent pour voir passer le défilé militaire, assez important puisque la base navale est historiquement présente depuis la fondation de la ville. Ce sont les anciens combattants des Malouines qui ouvrent le défilé. Ensuite les forces terrestres et navales, avec notamment les forces spéciales et leurs impressionnants camouflages et équipements de ski.


Même si le défilé est trop long (4 heures quand même !), il nous a permis de rencontrer toutes les richesses culturelles et associatives de la ville du bout du monde. Finalement, on se rend compte que la vie ici n'est pas tellement différent de celle des villages de chez nous : à quand un défilé lors de la Fête de la Saint Remy à Ittre ?!

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Il est une tradition lors de l'anniversaire d'Ushuaia qui nous a énormément plu : la paella géante ! Depuis plusieurs dizaines d'années, c'est une tradition inébranlable à chaque anniversaire : offrir une part de paella à chaque citoyen !

Et ici, la paella, cela ne rigole pas ! Il a d'abord fallu monter un chapiteau en bord de mer pour accueillir les immenses poêles de plusieurs mètres de diamètre. On en a compté une dizaine ! Ensuite, il y ont mis tous les ingrédients d'une paella traditionnelle. Mais ici, à Ushuaia, il faut une vraie paella de bout du monde : généreuse comme jamais ! Alors on ne lésine pas sur les fruits de mer : moules, calamars, poulpe, etc. Tous des produits locaux !

Chaque participant a le choix : soit il vient avec sa casserole, qu'il peut remplir pour sa famille, soit il prend un bol en papier et on le sert généreusement. Et on sent une organisation qui a des années d'expérience : la file est longue, mais avance rapidement. Et en quelques dizaines de minutes, des milliers de paella sont servies. Incroyable !

Aujourd'hui, la météo n'est pas très favorable à un pique-nique sur le bord de mer. A part quelques irréductibles qui arrivent à déguster entre les flocons, chacun est obligé de rentrer chez soi pour manger au calme. Nous faisons la même chose : nous rejoignons le Concorde, garé à quelques dizaines de mètres de là.

On s'attendait à une paella moyenne, vu les immenses quantités produites. Et bien on s'est trompé ! On s'est régalé ! C'est franchement, une des meilleures paella que nous ayons mangée. elle était généreuse, bien cuite, bien épicée, pas sèche du tout... Et puis il y avait aussi certainement ce petit gout qu'on ne trouve nulle part ailleurs.... un petit gout de bout du monde...

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Depuis le nord de la Patagonie jusqu'à Ushuaia, des panneaux nous accompagnent régulièrement sur les bords de route : 'Las malvinas son argentinas', en référence à la guerre des Malouines qui ont vu s'affronter les armées britanniques et argentines pour un chapelet d’îles de l'Océan atlantique au début des années 80.

40 ans plus tard, les Argentins n'ont toujours pas oubliés. La rancœur est toujours très présente. Particulièrement à Ushuaia, d'où sont partis les navires qui ont affrontés la flotte britannique. Certains navires ne sont jamais revenus. Des centaines de soldats sont morts : 900 argentins et 200 britanniques.

Dans le centre d'Ushuaia, comme dans beaucoup de villes de Patagonie, une place porte le nom de "Malvinas". Un monument rend hommage aux soldats argentins qui ont péri. Dans le discours d'anniversaire de la ville, la maire d'Ushuaia l'a rappelé : "La Malvinas fueron, son y siempre seran argentinas" (Les Malouines étaient, sont et seront toujours argentines). Sur les bateaux de tourisme dans le port, les mêmes inscriptions, tout comme sur les pancartes brandies par certains participants au défilé.

Encore une blessure de l'histoire qui n'est pas cicatrisée et qui mettra du temps à guérir...

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Le Parque Nacional de Tierra del Fuego est situé à quelques kilomètres d'Ushuaia. Lorsque nous approchons de l'entrée du parc, une horde de chevaux sauvages traverse la route. Le ton est donné. Dans sa minuscule guérite d'entrée, le 'guardaparque' nous demande si nous avons des chaines, car on annonce de la neige dans les prochaines heures. Nous le rassurons, nous avons le matériel adéquat, mais nous espérons franchement ne pas devoir l'utiliser. Après quelques explications sur les possibilités de promenade, il nous laisse entrer.

Etant donné les prévisions de neige, nous décidons de nous enfoncer au plus profond du parc assez rapidement, pour atteindre le bout de la Ruta 3, qui termine sa course de plusieurs milliers de kilomètre au bord de l'eau. C'est la Panaméricaine qui aboutit au bout du continent. A 18.000 kilomètres de l'Alaska, ou elle a commencé. C'est cette même route que nous allons emprunter jusqu'au Canada.

Nous nous promenons entre l'eau, les forêts et les montagnes. Les sentiers sont parfois difficiles, inondés par la neige qui fond. Mais les paysages sont superbes. Nous restons un temps au bord de la mer, admirant les montagnes au loin. Ici, on se sent vraiment au bout du monde. On est presque seuls et on sait que l'horizon que nous avons devant les yeux n'est plus habité.

La promenade se poursuit dans la forêt australe. Impressionnante. Contrairement aux prévisions du guardaparque, le soleil fait son apparition, nous rassurant ainsi sur les probabilités de chutes de neige sur le chemin du retour.

Nous profitons d'une petite clairière et d'un tronc d'arbre pour une pause biscuits.

Nous arrivons enfin au barrage des castors. Une espèce venue du Canada qui a été introduite dans la région par les colons pour la production de fourrures. Une espèce invasive qui est aujourd’hui problématique, puisqu'elle a envahi une partie de l'écosystème. Les gestionnaires essaient d'éviter leur expansion en contrôlant la croissance de la population. Pour nous, le spectacle est intéressant, de voir ce barrage qui a transformé le petit ruisseau en grande étendue d'eau. Et d'observer certains castors nager dans leur territoire. Un spectacle rare.

La nuit est proche et nous rejoignons le centre du parc pour passer la nuit. Le premier campement que nos abordons nous obligera à changer nos plans. La neige a fondu et la plaine est inondée à certains endroits et gorgée d'eau à d'autres. Nous tentons néanmoins notre chance sur le bord d'un chemin qui nous parait avoir été préservé. Mais le Concorde reste embourbé ! S'il n'y avait pas eu la dextérité du chauffeur et le système de désactivation du différentiel, nous aurions du faire appel aux Argentins qui s'étaient déjà arrêtés pour nous prêter mains fortes, intrigués et amusés par le spectacle de notre camion coincé dans une flaque d'eau.

Pendant qu'Edna part à la recherche d'un gardien pour expliquer notre mésaventure et demander l'autorisation de bivouaquer sur le parking du centre de visiteurs, Ludovic profite du coucher du soleil pour partir en repérage et prendre quelques photos de la promenade qui nous attend le lendemain.

Nous passons la nuit seuls au milieu du parc. Un privilège que nous offre le fait de voyager en motorhome. On aime ces moments-là.

Le lendemain, nous commençons par une promenade sur l'Archipel des cormorans. Un très chouette parcours, où nous nous régalons des paysages et des sentiers parfois escarpés, boueux, pentus, rocheux... un plaisir pour tous, avec cette sensation d'explorer un bout de Terre de Feu.

La deuxième promenade de la journée nous amène au bord du Lago Roca, qui marque la frontière avec le Chili. Santiago et Mateo préfère se reposer dans le Concorde. C'est donc une équipe réduite qui parcourt une partie de la forêt et des rives du lac.

Sur le chemin du retour, nous ne résistons pas à l'envie de nous arrêter pour découvrir la gare du bout du monde. Mais Il est déjà temps de retourner vers Ushuaia car nous avons décidé de nous offrir un bon morceau de gâteau...

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Quand nous sommes venus admirer le point de vue sur la baie d'Ushuaia aux pieds du Glacier Martial, nous étions tombés sous le charme de la Casa de Te. Nous nous étions promis d'y revenir.

L'endroit a du charme. Un chalet peint de rouge et de blanc, perdu sur les hauteurs d'Ushuaia, au milieu de la forêt. Les abords invitent à la balade, mais nous nous concentrons sur l'intérieur de l'établissement, tout aussi chaleureux : tons pastels, décoration coquette...

Le but de notre visite : déguster un énorme morceau de gâteau accompagné d'un chocolat chaud ou d'une tasse de thé. Et nous ne sommes pas déçus. La carte propose un choix aussi varié qu'alléchant. Certains s'en tiennent au thé tandis que d'autres essayent le 'Submarino', une variante du chocolat chaud composée d'un tasse de lait chaud dans laquelle on vient plonger un bâton de chocolat... un régal !

Mais un chapitre de la carte attire particulièrement notre attention : une fondue aux fromages ! On n'a pas résisté longtemps et on a craqué ! Il est vrai qu'en Amérique, les fromages sont plutôt rares... et quand on en trouve, ils sont souvent insipides. En plus, la fondue est accompagnée de champignons, autre denrée rare qui nous fait saliver. Même si on est loin des saveurs de la fondue suisse ou savoyarde, on se régale !

Comme convenu, nous terminons le repas par un morceau de gâteau : épais, gurmand et chocolaté : deuxième régal de la soirée !

Quand nous achevons notre festin, le soleil est déjà couché et la maison de thé est vide. La patronne du restaurant entame la conversation et tombe sous le charme des enfants et de notre projet de voyage : elle leur offre une peluche de pingouin (que les enfants baptisent Ushuaian, au grand désarroi des parents qui avaient déjà dit "Plus de peluches dans le motorhome !") et en profite pour faire une photo qui servira à alimenter le compte instagram de l'établissement.

Quel beau souvenir !

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Nous avons guetté la météo pendant plusieurs jours et on peut dire qu'on a bien réussi notre coup. La journée est splendide. Un grand soleil et un ciel bleu illuminent la baie d'Ushuaia. Il fait superbe quand nous embarquons sur le bateau qui nous emmène en excursion sur le Canal Beagle. On avait d'abord pensé faire l'excursion sur un petit voilier, pour une visite plus authentique, mais le coût, la durée et les contraintes techniques nous ont finalement fait pencher pour une solution plus confortable. Le revers de la médaille, ce sont les quelques japonais présents à bord, un peu bruyants et envahissants. Mais cela ne nous empêche pas de profiter du paysage.

Le Canal Beagle est tiré du nom du bateau dirigé par le commandant Fitz Roy qui a emmené Charles Darwin lors de son voyage autour du monde pour étudier l'évolution des espèces. Il est passé par Ushuaia au 19ème siècle.

La mer est calme et plate. Quel contraste avec la tempête de neige d'il y a quelques jours ! Autour de la baie d'Ushuaia, les montagnes aux pics acérés et enneigées offrent un cadre superbe. Au fur et à mesure que nous nous éloignons du port, la ville se dévoile à flanc de montagne.

Nous nous arrêtons au pied d'un rocher colonisé par les cormorans. Le spectacle est merveilleux sous le soleil.

Le rocher suivant, c'est une colonie d'otaries qui nous surprend. Avec leurs cris et leur déplacements patauds, ils offrent un beau spectacle que la bateau nous permet d'approcher de très prés.

Mais le but ultime du voyage, celui que tout le monde attend, c'est le Phare 'Les Eclaireurs' (en français dans le texte). Ce petit phare, ligné horizontalement de rouge et de blanc, est le symbole du Canal Beagle. On le confond souvent avec le phare du bout monde. C'est certainement le dernier phare du monde habité, mais d'autres phares veillent sur les côtes plus au sud. Un moment émouvant, que nous nous chargeons d'immortaliser avec quelques photos.

Le retour au port se passe à vive allure. Mais cela ne nous empêche pas de contempler l'activité du Canal Beagle : un chalutier relève ses filets, deux plongeurs sont en route sur leur zodiac, les vaches paissent sur les côtes, un porte-conteneur prépare son arrivée dans le port, un avion engage son atterrissage sur l'aérodrome d'Ushuaia... la vie quotidienne au bout du monde.

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Lorsque nous revenons du Canal Beagle, une frégate de l'armée argentine sort du port en crachant sa fumée noire et met le cap vers le large. Le ciel est toujours bleu et il est temps également pour nous de quitter la ville du bout du monde si nous voulons nous rapprocher de la Colombie pour les fêtes de fin d'année.

Tout le monde est triste de partir. C'est plus qu'un pincement au cœur. Une sensation de dire au revoir mais de savoir aussi qu'il sera difficile de revenir dans cette ville que nous avons adoré.

Certains voyageurs que nous avons croisé sur les routes ont parfois fait le choix de ne pas venir jusqu'à Ushuaia. C'est vrai que ce sont des milliers de kilomètres de détour pour visiter ce qui n'a, pour certains, pas d'attrait particulier, si ce n'est le fait d'être la ville la plus australe du monde. Cela peut se comprendre. Mais pour nous, la visite d'Ushuaia était incontournable. Elle faisait partie de notre projet de voyage, et on ne l'a jamais regretté. Au contraire.

Et ce n'est pas seulement le fait d'avoir pris une photo devant le panneau Ushuaia ou d'avoir mis un cachet 'Ushuaia, fin del mundo' dans notre passeport qui nous a plu. C'est l'atmosphère de la ville et de ce qu'elle représente. Ce sont les changements de météo incessants, du grand soleil à la tempête de neige. Ce sont les paysages du Parc National de la Terre de Feu et la sortie en mer sur le Canal Beagle, des souvenirs impérissables. Ce sont aussi les festivités du 135ème anniversaire, avec le défilé et la présentation des associations de la ville. C'est la chaleur de notre thé et de la fondue aux fromages dans la Casa de Te. C'est aussi le chemin que nous avons fait pour y parvenir. C'est le fait d'avoir pu partager ce moment en famille, à un moment précis de notre histoire.

C'est tout cela qui nous lie de manière indescriptible à cette ville et à ses habitants. On se sent citoyen d'Ushuaia et du monde.

Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous sommes tristes de quitter une destination. On espère pouvoir y revenir un jour....

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Notre départ d'Ushuaia à peine digéré, il nous fallait une destination qui allait de nous permettre de vivre de nouvelles émotions. Nous les avons trouvées à l'Estancia Harberton. A 80 kilomètres d'Ushuaia, par la route J, une piste encore plus au sud, l'Estancia Harberton est un monument historique national. C'est ici que les premiers colons sont venus s'installer, avant même la fondation de la ville.

Ici, nous sommes au bout du bout du monde. Et si l'Estancia nous intéresse, c'est aussi pour l'immense territoire sauvage qu'elle occupe. Nous trouvons un endroit de campement à quelques kilomètres de la ferme, au bord du Rio Varela. C'est probablement un des bivouacs les plus marquants de notre voyage.

La journée commence par les obligations scolaires, avec une belle vue de la campagne par la fenêtre de la classe.

Nous sommes seuls au bout de la Terre de Feu. Entre la rivière, les arbres morts et les étendues immenses, nous trouvons notre bonheur. Chacun décide d'explorer une partie du territoire : Santiago sort sa canne à pêche et lance sa ligne dans la rivière. Mateo et Manuel explorent les berges et sélectionnent les bâtons qu'ils pourront jeter dans la rivière comme des embarcations. Catalina profite du soleil et dévore un livre sur une souche d'arbre.

Mais nous avons tous un objectif commun : faire un barbecue ! Certains récoltent du bois, d'autres le coupent et préparent le feu. On s'active pour l'apéro et les pains à l'ail. En cuisine, on cuit les patates et on prépare les accompagnements. Sur la grille, les côtelettes sont ajustées et prêtes à être grillées.

Du coté de la rivière, c'est plutôt calme. Pas la moindre prise. Tout le monde s'en mêle : il faut mettre plusieurs hameçons, trouver de vers, rajouter un bouchon... On a tout essayé et tout tenté ! Mais rien n'a mordu à l'hameçon. Certains mettront probablement en doute notre savoir-faire... nous préférons mettre cela sur le compte du matériel...

Au moment de passer à table, tout le monde se réunit autour du feu. Et le repas est succulent. La viande est délicieuse, mais il n'y a pas que çà. On savoure ce moment ensemble. C'est la journée qu'il nous fallait pour reprendre des forces, après les milliers de kilomètres et les dizaines de visites avalés...

Après cette journée exceptionnelle, nous nous dirigeons vers la Estancia Harberton en fin d'après-midi. Son histoire aurait pu inspirer un roman de Jules Verne ou de Charles Dickens.

Au 19ème siècle, un enfant est trouvé par un pasteur sur un pont de Londres. Sur ses vêtements, une seule initiale, un T. Il est recueilli dans une famille adoptive et sera baptisé Thomas Bridges (Thomas pour le T et Bridges parce que découvert sur un pont). Une fois adulte, Thomas Bridges arrive en Terre de Feu et fonde l'Estancia Harberton, la première ferme de la Terre de Feu. La situation géographique de la ferme revêt une importance stratégique pour l'Argentine. En effet, sur ces terres encore inexplorées, la frontière avec le Chili est floue. Lors de l'établissement définitif de la frontière, chaque pays a fait valoir les fermes ou les animaux qui les peuplent. C'est ainsi que certaines îles occupées par des moutons argentins ont pu être revendiquée comme territoire argentin. Astucieux.

Au-delà de l'établissement de l'Estancia Harberton, Thomas Bridges se consacre à l'écriture du seul dictionnaire de la langue des Yamanas, ce peuple qui vivait en Terre de Feu avant l'arrivée des colons. Aujourd'hui encore, ce sont les descendants de Thomas Bridges qui occupent l'estancia.

L’activité principale de l'Estancia, c'est l'élevage de moutons. Les moutons étaient élevés pour la laine et la viande, sur des territoires énormes. Chaque estancia était un centre important pour la région. Elle était presque autosuffisante et apportait du travail tout au long de l'année.

Alors que le soleil se couche, nous parcourons la ferme en compagnie d'une guide qui nous explique notamment que la rhubarbe été importée en Patagonie par Thomas Bridges. On en trouve encore dans son potager. Malheureusement, il est trop tard pour déguster un morceau de tarte à la rhubarbe.

Il est temps pour nous de changer de cap et de viser le nord. Nous rejoignons le Détroit de Magellan pour quitter la Terre de Feu.

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Avant de quitter la Terre de Feu, nous voulons observer une colonie de manchots royaux à Porvenir, du coté chilien de l’île. Il sont plus grands que les Pingouins que nous avons rencontré à la Peninsula de Valdés. Mais malgré l'horaire affiché, nous trouvons porte close. Après renseignements pris dans une ferme proche, on nous indique une plage d'où l'on peut les observer. Mais nous ferons finalement demi-tour, par peur de la nuit qui arrive, de la faune que nous risquons de perturber et de la légalité de notre passage par la plage. Mais la balade n'est pas perdue : nous profitons une dernière fois de l'air du large et des paysages de la Terre de Feu.

Nous décidons de quitter la Terre de Feu ce soir-là. C'est donc de nuit que nous traversons le Détroit de Magellan, moins agité que lors du voyage aller. Nous nous dirigeons à présent vers les fabuleux glaciers de Patagonie.