#12 - La Patagonie argentine

Des pistes de ski de la Cordillère des Andes au Détroit de Magellan, en passant par les baleines de la Péninsule de Valdez
Du 24 septembre au 8 octobre 2019
15 jours
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Villa Pehuenia marque notre entrée en Patagonie. A plus de mille kilomètres de Mendoza, nous entrons en territoire Mapuche, ce peuple indien qui a résisté pendant longtemps aux Incas et aux Espagnols. Nous sommes dans la Cordillère des Andes, à quelques kilomètres de la frontière chilienne.

Villa Pehuenia est tiré du nom Pehuen, qui signifia araucaria. Ce n’est pas pour rien. Le village est situé dans une forêt d'Araucarias. L'Araucaria, c'est cet arbre pas très jolie, voire même carrément moche, plein de piques sur les branches et qu'on voit parfois dans nos jardins européens. Mais ici, l'Araucaria est tout autre : âgé parfois de plusieurs centaines d'années, les forêts qu'il forme sont superbes. Il est sauvage, grand et majestueux. Rien à voir avec ses ersatz qu'on trouve chez nous.

Les paysages qui mènent à Villa Pehuenia sont très beaux. La route serpente entre les montagnes et dévoilent les immenses araucarias qui se dessinent sur les sommets. On se croit dans un décor de train électrique miniature.

Nous sommes au début du printemps, et la neige n'a pas encore tout à fait disparu. La route qui mène à Villa Pehuenia est fermée à cause de la couche de neige. Il y a quelques semaines, trois jeunes y ont d'ailleurs péris par imprudence. Ils s'étaient aventurés sur une route fermée et ont été surpris par une tempête de neige. Il n'ont pas survécus au froid de la nuit. Nous ne prenons pas de risque et passons la nuit à Las Lajas pour emprunter le léger détour le lendemain matin. Ce sont les locaux qui nous ont mis en garde, disant que la voie est dangereuse et fermée pour la nuit. Le lendemain matin, c'est avec un beau soleil que nous empruntons la superbe route.

C'est Gustavo, le mécanicien de Mendoza, qui nous a conseillé le coin, hors des circuits touristiques. Il y a passé ses dernières vacances et a été conquis. Nous aussi. En bordure du Lago Aluminé, le village a un petit air de bout du monde : des chalets, des forêts, des montagnes... En ce début de printemps, le soleil est au rendez-vous. Pas le moindre souffle de vent. Le lac est un véritable miroir dans lequel se reflète les cimes enneigées. Nous pique-niquons sur la presqu’île qui s'enfonce dans le lac. Le décor est incroyable.

Il ne fait pas très chaud, mais les enfants ne résistent pas à l'envie de mettre les pieds dans le lac. Mais l'eau est glaciale. Manuel est le plus courageux et le premier à y aller franchement. Mais avec cette température, pas question de rester sur place. Il fait des aller-retour sur le bord pour ne pas devoir s'arrêter et ressentir le froid. Se frères et sœurs le rejoignent plus timidement. Les parents, beaucoup plus frileux, admirent le spectacle depuis la berge.

Nous poussons notre exploration jusqu'à la pointe de la presqu’île. Nous sommes au milieu du Lago Aluminé. Les enfants se défoulent dans la forêt avant de se poser au bord du lac dont les eaux inspirent quiétude et sérénité.

Le soleil commence à se coucher au moment où nous trouvons un endroit pour bivouaquer au bord du lac. Dans le centre du village, une agréable presqu’île devient le terrain de jeu pour un cache-cache magnifique. L'ombre des montagnes au soleil couchant se reflète sur le lac immobile. Le moment est splendide et l'endroit très agréable. Nous y restons 3 nuits...

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Santiago et Mateo voulaient absolument aller skier dans la Cordillère des Andes pendant l'été européen. Et quand on pense au ski dans la Cordillère des Andes, on imagine des sommets à près de 7.000 m, des neiges extrêmes et des pentes à n'en plus finir. Ça, c'est pour le fantasme. Et cela existe surement, mais ce n'est pas sur notre route que nous l'avons rencontré. D'abord, parce que les hauts sommets des Andes, ils sont difficilement accessibles. Voire pas du tout, et pas aménagé pour accueillir les skieurs. Et aussi parce que, ici, ce n'est pas sur les plus hauts sommets qu'on trouve de la neige. Toutes les précipitations viennent de l'Océan Pacifique. De l'autre côté de la Cordillère, c'est le désert ! A cause des immenses montagnes des Andes, les nuages restent bloqués du côté chilien et la neige arrive rarement en Argentine. Pas de chance.

En plus, nous sommes début octobre, à la fin de l'hiver, et la plupart des stations ont déjà fermé leurs portes, faute de neige. Parfois même, la fermeture est permanente, le réchauffement climatique empêchant l'arrivée de la neige depuis de nombreuses années.

Nous devions donc explorer des sommets pas trop élevés pour trouver de la neige. Le Cerro Batea Mahuida, situé à quelques kilomètres de Villa Pehuenia sont de ceux là. On atteint ici un maximum de 1.200 m, juste assez haut pour laisser passer les nuages de neige, et pas trop bas pour que la neige ne fonde pas.

La station est minuscule. En fait, il n'y a même pas de station de ski. Une cafétaria et quelques chalets pour la location et l'école de ski. Deux ou trois tire-fesses. Rien de plus. C'est un parc de neige avec quelques pistes pour les débutants. On a donc du revoir notre fantasme de sommets inviolés à explorer. Mais on a quand même pu skier dans la cordillère des Andes.

Lorsque nous arrivons sur place, il est 9h. Pile à l'ouverture des pistes. Nos skis et tout notre équipement sont déjà prêts, nous les avons loués à Villa Pehuenia. Pourtant la station est vide. Personne. Nulle part. Après une bonne demi--heure, une petite camionnette arrive avec quelques employés de la station. Le temps que tout se mette en place, il est déjà presque 10h. Mais seule une piste va s'ouvrir. Il y a un problème sur le plus long des tire-fesses, et depuis hier, ils y travaillent pour le redémarrer.

Ludovic négocie l'affaire, disant qu'il ne peut pas payer la totalité, puisqu'une seule petite piste est ouverte. Les employés mapuches certifient que l'autre piste ouvrira en cours de journée... Ludovic obtient la journée à moitié prix. Bonne affaire.

Nous sommes toujours les (presque) seuls sur le site et doucement, le petit remonte-pente se met en route. Santiago et Mateo se précipitent et commencent à retrouver les premières sensations.


Manuel et Catalina sont en panne de moniteur de ski. Leur père s'est foulé la cheville quelques jours plus tôt et ne peut chausser ses skis. Il dit qu'il souffre énormément. Les autres prétendent que c'est du cinéma. Allez savoir...

Manuel et Catalina ont déjà skié. En Suisse et au Liechtenstein. mais c'était il y a plusieurs années... Nous décidons de les inscrire à l'école de ski du Cerro Batea Mahuida. La monitrice est gentille, mais pas très marrante. Le courant passe difficilement et après l'heure de cours, les enfants ont retrouvé les bases mais n'ont plus envie de suivre les cours de l'école de ski.

Après une bonne soupe chaude et un repas revigorant, la décision est prise : l'école de ski d'Ushawa est créée. Dans le rôle du coach/ directeur : Ludovic. Les moniteurs : Santiago et Mateo. L'intendance et le ravitaillement : Edna. Les élèves : Manuel et Catalina.

Mateo s'occupe de l'écolage de Catalina. Santiago s'occupe de Manuel. En bas de la piste, Ludovic observe et donne ses instructions après chaque descente. Dans le Concorde, Edna prépare le goûter. Les débuts sont compliqués. La confiance n'est pas encore optimale pour les deux apprentis skieurs. La frustration laisse parfois éclater une colère ou une déception. Mais petit à petit, chacun trouve ses marques et les progrès apparaissent.

La première étape a été de prendre le tire-fesses. Il y a eu bien sûr eu quelques chutes. Jamais graves. Mais finalement, Santiago et Mateo ont pu donner confiance à leurs frère et soeur pour qu'ils les accompagnent dans la remontée. Lors des descentes aussi, les manœuvres de chasse-neiges sont de plus en plus précises, les virages plus serrés, la vitesse mieux contrôlée. A chaque fois, Ludovic donne ses conseils, aussi bien aux moniteurs qu'aux élèves. Et petit à petit, Manuel et Catalina acquièrent l'expérience, la confiance et le savoir-faire nécessaires à l'exercice.

Au bout de la persévérance, arrive le moment où Manuel et Catalina maîtrisent suffisamment leurs skis pour prendre du plaisir à descendre la piste. Derrière eux, leurs frères veillent sur eux et donnent leurs derniers conseils pour parfaire la technique. Ils sont fiers, les grands frères, d'avoir appris à leurs benjamins à skier. Ils sont fiers, Manuel et Catalina, d'avoir appris à skier en une journée. Les premiers de la famille à avoir appris à skier dans la Cordillère des Andes.

Au bas de la piste, il est fier le directeur de l'école de ski d'Ushawa. Sous ses lunettes de soleil, il ne peut retenir ses émotions en voyant ses enfants apprendre à skier par eux-mêmes. Un peu comme si quelque chose a été transmis : le savoir-faire liechtensteinois du ski, bien sûr ! Mais ce n'est pas le plus important. Ce sont surtout les valeurs qui sont véhiculées par cette journée : la solidarité, l'entraide, la patience, l'écoute, la bienveillance. Ce sont des valeurs qui ont été transmises aux enfants. Des valeurs si importantes que les ainés ont pu les transmettre seuls aux plus jeunes. C'est une journée inoubliable pour toute la famille. Qu'importe qu'on soit sur les pentes à l'autre bout du monde.

Au repas du soir, tout le monde est conquis par l'expérience. Chacun y va de son anecdote et de ses sentiments. Nous décidons de prolonger l'expérience au lendemain.

Le deuxième jour, le remonte-pente principal n'est toujours pas fonctionnel. Renégociation de Ludovic qui obtient le même tarif que la veille. Sur la piste les progrès de Manuel et Catalina sont encore plus importants : ils empruntent le tire-fesses seuls, ils descendent sans assistance... Ils sont partis... Mateo décide de s'essayer au ski en parallèle et fait de beaux progrès tandis que Santiago améliore son style à chaque descente...

En fin de journée, le tire-fesses ouvre même pendant quelques dizaines de minutes... avant de retomber en panne. Les aînés et les plus jeunes, toujours en binômes, en profitent pour faire quelques descentes, heureux comme jamais...

Jamais nous n'oublierons où et comment Manuel et Catalina ont appris à skier : dans la Cordillère des Andes, sous le regard de leur grand frère...

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L'arrivée à Puerto Madryn est agréable. D'abord parce nous terminons un trajet de plusieurs jours qui nous a fait traverser toute l'Argentine, d'ouest en est. Ensuite, parce que nous revoyons l'étendue de l'océan après plusieurs mois de continent, parfois très aride.

Le soleil est au rendez-vous et le temps est splendide. Nous sommes dimanche et le bord de mer de la ville balnéaire est envahi par les badauds. Les mini-jupes et mini-shorts sont de sortie, malgré une température qui ne dépasse pas les 15°c. Mais ici, nous sommes en Patagonie, et la journée printanière doit tenir lieu de délivrance après un hiver rigoureux.

Etant donné la foule, nous campons dans un camping en bordure de ville. Le site est immense, mais nous sommes hors-saison. Seuls quelques emplacements sont occupés. Comme partout en Argentine, des tables et des barbecues accueillent les familles qui veulent profiter d'un bon 'asado'.


Puerto Madryn est une ville très agréable : un bord de mer qui incite à la promenade, des quartiers aérés, des gens sympathiques... Mais l'attraction numéro 1 de la région, ce sont les baleines. La ville vit et respire pour les baleines. Pendant plusieurs jours, elle nous servira de base arrière pour visiter la Péninsule de Valdés. Nous en profitons pour faire quelques réparations, lessive, courses...

Après plusieurs mois d'abstinence, c'est aussi l'occasion pour nous de goûter aux produits de la mer. Nous nous faisons plaisir à la Cantina 'El Nautico' : plateau de fruits mer, paella, poisson... on se régale ! Chez le glacier du coin, nous tentons une gaufre comme dessert. Mais l'essai est manqué ! La glace et le café glacé sont excellents (ce n'est pas pour rien que beaucoup d'Argentins sont descendants d'Italiens !) mais la gaufre est plate, caoutchouteuse et sans beaucoup de goût. On regrette nos bonnes gaufres belges...

Nous ne resterons que deux nuits au camping. Il nous coûte de l'argent et ne nous apporte pas grand-chose. Nous nous garons donc en plein centre-ville, au bord de la plage. La foule du week-end a disparu et nous profitons de l'endroit paisible et proche des commerces.

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Face à Puerto Madryn s'étend le Golfo Nuevo. Une immense baie où la faune océanique est importante. Le musée nous explique tout sur les animaux qu'on y trouve : loups de mer (otaries), éléphants de mer (phoques), orques, dauphins, baleines à bosse, étoiles de mer, coquillages...

Les enfants sont passionnés. Une partie du musée éveille nos sens avec les sons émis par les baleines sous les océans. Impressionnant. Un aquarium montre les mollusques et étoiles de mer. Une tour d'observation donne une vue à 180° sur l'Océan. Au loin, quelques jets d'eau attirent notre attention. Ce sont les baleines...

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Notre séjour à Puerto Madryn nous amène au Festival du Film environnemental. A l'affiche, nous choisissons le film 'Perros del Fin del Mundo' (Chiens du bout du monde), qui retrace l'histoire des chiens redevenus sauvages en Terre de Feu.

Il y a plus d'un siècle, lorsque les colons européens sont venus peupler la Terre de Feu, ils ont apporté avec eux les moutons et les chiens. Aujourd'hui, le mouton fait partie des traditions en Terre de Feu et en Patagonie. Il est réputé dans le monde entier : pour sa laine et pour sa viande. Mais cette agriculture traditionnelle est occupée à disparaître... à cause du chien. Dans les villes de la Terre de Feu (Rio Grande, Tolhuin et Ushuaia), les chiens sont des mascottes pour les citadins qui n'hésitent pas à les abandonner dès qu'ils deviennent trop encombrants. Résultat : les chiens quittent les villes et se retrouvent en meute dans les campagnes. Ces meutes de chien attaquent les troupeaux de moutons. Les éleveurs utilisent tous les moyens disponibles pour protéger leur troupeau : ils chassent et tuent les chiens, n'hésitant pas à les exposer morts, pendus devant les clôtures des immenses estancias argentines. Les défenseurs des animaux s'insurgent. Pour eux, les chiens sont les victimes de la situation.

Entre défenseurs des animaux et bergers, la situation est tendue. Tout le monde est d'accord sur une chose : il faut responsabiliser les maîtres au moment de l'achat d'un chien. C'est une responsabilité de plusieurs années que d'acquérir un animal. Mais que faire avec les chiens perdus dans la nature ? Une lueur d'espoir existe pourtant pour réconcilier tout le monde : certains bergers ont éduqués des chiens qui gardent les troupeaux...

Après le film, une discussion intéressante met en valeur le point de vue des spectateurs. Pour les enfants (les plus petits), le documentaire en espagnol n'était pas tout à fait adapté. Il a fallu beaucoup d'explications pour qu'ils s’intéressent et comprennent la situation. Mais finalement, nous avons profité d'une belle soirée de cinéma en famille, tout en connaissant un peu mieux le territoire que nous nous apprêtons à traverser.

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Nous quittons Puerto Madryn pour explorer la Péninsule de Valdez. Une piste nous emmène vers le parc naturel en empruntant la côte. Nous entrons dans la réserve naturelle d'El Doradillo. Notre espoir est de voir des baleines. Un premier poste d'observation, à côté d'une balise maritime, est notre premier arrêt. Les 12 yeux se mettent en quête d'un jet d'eau. Au début, rien. Pas grand-chose en tout cas. Après quelques minutes de patience, l'ombre de certaines baleines apparaît à la surface de l'eau. Mais cela reste un point noir sur l'horizon. Nous continuons notre chemin dans l'espoir de trouver un meilleur poste observation.

Quelques kilomètres plus loin, sur une piste qui restera probablement la plus mauvaise que nous ayons rencontré en Argentine, après une progression très lente, nous nous arrêtons sur la Plage d'El Doradillo. Nous ne sommes pas seuls. D'autres promeneurs profitent de la fin de journée pour se balader. Le temps est plutôt gris et maussade. Nous nous asseyons sur les galets, les yeux rivés sur l'océan.

Quelques souffles de baleines apparaissent à la surface de l'eau. Des queues également, qui restent parfois immobiles quelques instants avant de s'enfoncer dans les profondeurs. Alors que nous discutons calmement, déjà comblés par le spectacle qui s'offre à nous, nous nous amusons d'un couple qui jette des cailloux dans l'eau, espérant attirer les baleines vers la plage. Après quelques blagues de rigueur, nous regrettons notre rire familial un peu moqueur. La stupéfaction a dû se lire sur nos visages. Le silence s'est installé. Un jet d'eau, suivi d'un deuxième, se rapproche de la plage. Nos yeux sont écarquillés. Doucement, nous nous levons pour mieux observer le spectacle : une baleine et son baleineau se rapprochent.

On entend des cris de stupeur sur l'immense plage. Une vingtaine de personnes, dont nous faisons partie, se rapproche du point de rencontre. Doucement, deux immenses masses noires approchent. Il n'y a pas de mot pour qualifier l'émotion qui nous envahit à ce moment. C'est une chose de voir des baleines lorsque l'on est sur un bateau et que l'on s'approche d'elles. C'en est une autre lorsque c'est la baleine qui choisit de s'approcher du bord pour nous rencontrer. On se sent minuscules et émus à côté de ces géants.

Pendant une trentaine de minutes, nous profitons de cette rencontre. Les baleines semblent jouer à une dizaine de mètres de nous : sur le dos, sur le flanc... les immenses nageoires sortent de l'eau avant de replonger. La mère reste à coté de son petit. Ensemble, ils se promènent le long de la côte. Et nous les accompagnons, émerveillés par ce qui se passe devant nous.

Puis arrive le moment de se dire au revoir. Doucement, les baleines s'éloignent de la plage pour rejoindre le large. Nous nous rasseyons sur la plage avec un sourire béat, le regard fixant l'horizon... Presque sans rien dire. Pour digérer et partager ce que nous avons vécu. C'est inoubliable. Il n'y a pas d'autre mot...

Le silence s'est installé dans le Concorde après l'épisode des baleines. Nous approchons du Parc de la Péninsule de Valdés. Le soleil enflamme le ciel en se couchant. La journée a été riche en émotions. La nuit, nous rêverons probablement de notre rencontre avec les baleines.

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La Péninsule de Valdés est classée au Patrimoine mondial de l'Unesco. C'est une réserve naturelle de plusieurs dizaines de kilomètres de long, réputée pour sa faune marine. A l'entrée, un petit musée explique l'histoire et les animaux qu'on peut rencontrer dans le parc : squelette d'orque, fanons de baleines, crabes géants, etc.

La journée est ensoleillée. Avant de démarrer, les enfants consacrent un peu de temps pour l'école. Nous sommes déjà fin septembre et il est temps de s'y mettre !

Nous commençons notre excursion à Caleta Valdés. Une colonie d'éléphants de mer y est posée, attendant la période de reproduction. Les mâles, immenses, veillent sur leurs femelles. Nous les observons pendant un long moment : comment ils se déplacent, comment ils interagissent, comment ils nagent...

Nous nous promenons ensuite sur la côte est de la péninsule, pour découvrir la caleta de Valdés. Une 'caleta', c'est un sorte de crique. Celle de Valdés est impressionnante. Elle est très longue et longe la côte de la péninsule sur une vingtaine de kilomètres. Une bande de terre profile donc une double côte à cette partie de la péninsule. Le paysage est superbe.

Sur une partie de la 'Caleta', un colonie d'éléphants de mer (des phoques, à ne pas confondre avec les loups de mer, qui sont les otaries) a élu domicile.

C'est une autre colonie qui nous attend quelques kilomètres plus au nord : les pingouins de Magellan. Nous sommes au début de la période de reproduction. Les mâles sont déjà sur place pour confectionner le nid. Chaque année, le même couple de pingouins revient au même nid pour pondre les œufs. Les mâles sont les premiers sur place, pour prendre possession du nid. Quelques semaines plus tard, les femelles arrivent pour pondre les œufs. Le couple se relaie sur le nid jusqu'à ce que les petits naissent et soient capables de prendre la mer.

Nous nous approchons assez près des pingouins et ils ne s'inquiètent pas trop de notre présence. Nous observons avec attendrissement.

En milieu d'après-midi, nous atteignons Punta Norte. Un tatou nous accueille sur le parking avant de se glisser dans la végétation. Drôle de petite bête. Mais ce qui nous amène à Punta Norte, c'est l'espoir de voir des orques en action. Ce n'est pas la pleine saison, mais un panneau nous indique que quelques individus ont été aperçus il y a une semaine. Les orques de Valdés ont une technique de chasse aussi impressionnante qu'unique au monde : ils s'échouent volontairement pour attraper les phoques qui se prélassent sur la plage. Quelques photos illustrent cette technique qu'on ne retrouve sur aucune autre côte. On rêve de voir un orque attraper un phoque. Mais il faudra revenir. Malgré notre patience et notre sens aigu de l'observation, aucun orque ne se profile à l'horizon. Par contre, quelques otaries et quelques phoques profitent de la plage de Punta Norte. Nous nous baladons quelques instants pour les observer.

La journée se termine et nous nous dirigeons vers le seul village du parc pour passer la nuit : Puerto Piramides. En chemin, nous rencontrons nos premiers guanacos : une autre espèce de camélidés, cousins sauvage des lamas. Les moutons nous regardent également passer avec curiosité (pour les uns) ou dédain (pour les autres).

Après deux jours dans la péninsule, nous terminons notre visite par la 'Isla de los pajaros' (l’île aux oiseaux). L'histoire raconte qu'Antoine de Saint Exupéry serait passé par ici et la forme de l'île lui aurait inspiré le serpent qui a avalé un éléphant (ou le chapeau, selon ce qu'on y voit) dans son livre 'Le Petit Prince'. Et c'est vrai que l’île a un air de ressemblance avec le dessin du livre...

Une charmante chapelle, reproduction de la chapelle du Fuerte San José, qui gardait autrefois l'entrée du Golfe complète la vue sur l'île.

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Le Golfo Nuevo est une immense baie au large de Puerto Madryn. La seule entrée de la baie, c'est une ouverture de 13 km formée par la Péninsule de Valdés. Chaque année, les baleines viennent se réfugier dans le golfe pour donner naissance à leur baleineau. Au total, un millier de baleines ont été recensées dans le Golfo Nuevo. C'est le meilleur endroit au monde pour observer les baleines à bosses, aussi appelées baleines australes.

Après avoir rencontré des baleines sur la plage d'El Doradillo, nous avons longtemps hésité à prendre un bateau pour observer les baleines du Golfo Nuevo. On a peur d'être déçu après notre magnifique expérience de la Playa El Doradillo. Mais finalement, on a craqué. On s'est dit que l'occasion ne se présenterait pas deux fois.

C'est à Puerto Piramides, le seul village de la Péninsule, qu'on embarque pour l'observation des baleines. Six compagnies proposent leur excursion, à un prix identique. Nous privilégions un petit bateau, en fin de journée. D'abord pour éviter la foule, ensuite pour profiter du coucher du soleil sur l'eau.

C'est sur un zodiac de la compagnie Peke Sosa que nous embarquons. Il n'y a pas d'embarcadère à Puerto Piramides, c'est donc depuis la plage qu'un tracteur nous pousse à l'eau. A bord, en plus du capitaine qui dirige la manœuvre, il y a une photographe qui immortalise le voyage et une guide qui veille à ce que tout se passe bien. L'ambiance à bord est bon enfant. La guide veille à ce que chacun trouve sa place, soit content, et que tout le monde ait la meilleure vue. C'est vraiment agréable.

Mais les choses vont rapidement se précipiter. A peine avons-nous passé la pointe qui protège la baie de Puerto Piramides qu'à l'horizon, une baleine s'élève dans les airs ! Un géant des mers qui monte vers le ciel ! Impressionnant. On n'a pas le temps de reprendre notre souffle que le capitaine met les gaz pour arriver à proximité de cette première baleine. Le temps que nous approchions, la baleine a déjà effectué plusieurs sauts. Le spectacle est incroyable. Mais ce n'est que le début...

La règle est claire pour l'observation des baleines : ce sont les cétacés qui doivent venir vers le bateau. On peut s'approcher du site, mais il faut garder une certaine distance. Libre à la baleine de faire le dernier pas. On aura cette chance. Un baleineau très curieux, surveillé de près par sa mère, s'approche de notre frêle embarcation. Ils ne sont plus qu'à deux mètres de nous. Quand l'évent souffle un double jet d'eau vers le ciel, une bruine nous recouvre. On peut presque le toucher. Il restera près de nous pendant de longues minutes. Le moment est magique et intense. On n'en croit pas nos yeux. On ne regrette déjà plus d'avoir fait l'excursion.

Après ce moment, on a perdu le fil. On ne sait plus combien de baleines on a pu observer. Mais ce sont des dizaines. On ne compte plus les sauts, les queues, les mères et leurs petits, les jets d'évent...

Nous sommes entourés de baleines. A 360 degrés, où que se pose le regard, on voit des baleines. Impossible de les compter. On a l'impression de se retrouver dans la cour de récréation des cétacés. Un lieu privilégié que nous avons la chance de découvrir.

Il est déjà l'heure de rentrer. Le soleil se couche derrière la mer et le capitaine met le cap vers le port. Mais un événement nous fera changer de cap : une baleine blanche ! Un animal mythique, bien présent dans notre imagination grâce au roman d'Herman Melville : Moby Dick. C'est l'image qui nous vient en tète. Mais ici, il s'agit d'un baleineau blanc ! Avec sa mère.

Le capitaine n'hésite pas longtemps. Nous devons profiter de cette rencontre rare. Il fait demi-tour et s'approche. La baleine blanche saute au-dessus de l'eau. Difficile de la capter avec la caméra. Mais l'émotion est grande à bord. Elle nous accompagne pendant de longues minutes.

La baleine blanche s'éloigne et le soleil est de plus en plus bas sur l'horizon. Cette fois-ci, nous devons rentrer. La température a déjà chuté et bientôt il fera nuit noire. Une dernière baleine sort de l'eau pour nous saluer au soleil couchant. Comme un ultime au revoir. Une image qui restera gravée dans nos mémoires.

Sur le chemin du retour, le silence s'est installé à bord. Tous les passagers sont songeurs, le regard pointé vers le soleil couchant. Une sorte de communion avec la nature. Chacun est conscient qu'il vient de vivre une expérience unique. Quand nous arrivons à Puerto Piramides, le soleil est déjà couché. Seul un rougeoiement intense illumine encore l'horizon.

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Trelew est une ville de Patagonie où il n'y a rien. Rien à visiter, rien pour les touristes. Dorénavant, il y a quelque chose à Trelew : un dinosaure grandeur nature ! Le plus grand du monde. C'est en tout cas ce qu'indique le panneau qui l'annonce au bord de la Ruta 3.

Nous avons pourtant douté qu'il soit le plus grand. A Sucre, l'Argentinosaurus du Parque Cretacico nous a paru plus grand. On a donc discuté, on a évalué, on a spéculé... Et c'est Santiago qui a tranché ! Il a donné les chiffres : le dinosaure de Trelew est le plus grand, pour quelques mètres.

Nous nous arrêtons au bord de la route pour prendre quelques photos. Reste une question : pourquoi un dinosaure à Trelew ? Nous n'avons pas trouvé la réponse.

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Chaque fois que l'on s'approche d'une mer, d'un océan ou d'un lac, Edna active ce que l'on peut appeler son 'réflexe du pêcheur'. Non pas qu'elle sorte sa canne ou son filet de pêche. On ne connait rien à la discipline. C'est plutôt qu'elle se met en quête d'un pêcheur. Et à chaque fois, elle trouve le marin qui pourra nous fournir du poisson frais.

Playa Union est le premier port de pêche que nous rencontrons sur la côte atlantique d'Argentine. Dans le port, quelques bateaux de pêche sont à quai, tous peints en orange. Le second réflexe du pêcheur, c'est de demander au pêcheur comment le préparer. Et le dernier réflexe du pêcheur, c'est qu'il nous le découpe en filets. Edna ramène ses prises de la matinée : le pejerrey (la perche) et des camarones (scampis). Du filet à l'assiette, on ne peut pas faire circuit plus court.

Ce sera un festin pour la suite de la journée. Le repas de midi est consacré au délicieux pejerrey : du jus de citron, un peu de farine et une cuisson à la poêle. Un régal dégusté sur le parking d'une pompe à essence ! Le kilo de filets et la salade de tomates-concombres seront avalés en quelques minutes.

Le soir, ce sont les camarones a l'ajillo (scampis à l'ail). Toujours sur le parking d'une station-service. L'absence d'ail a failli nous gâcher le plaisir. Mais Edna a écumé le quartier et a finalement trouvé une gousse dans un restaurant au bord de la Ruta 3. Ail, beurre, crème et 1,5 kg de scampis frais. Ce soir-là, nous avons probablement mangé les meilleurs scampis de notre vie ! Vivement le prochain réflexe du pêcheur !

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La Ruta 3 est une autre route mythique de l'Argentine. Un peu moins longue que la Ruta 40 (qui descend le long de la Cordillère des Andes), la Ruta 3 descend le long de la côte atlantique. Après plusieurs milliers de kilomètres, elle arrive au bout du monde, dans le Parc National de la Terre de Feu.

Les marins parlent des Quarantièmes rugissants. Ce sont les vents qu'on rencontre entre le quarantième et le cinquantième parallèle. Au-delà, ce sont les Cinquantièmes hurlants. Des vents encore plus forts, formés au-dessus de l’Antarctique et qui soufflent dans les Mers du Sud. Ce sont les vents les plus puissants de la planète. Le sud de la Ruta 3 passe entre les 40èmes et 60èmes parallèles. Et dans cette partie de la Patagonie, tout est plat sur des centaines de kilomètres. Rien pour faire obstacle aux vents de l’Antarctique.

Pendant plusieurs milliers de kilomètres nous parcourons cette route. Sur cette longue ligne droite, les signes trompent pas :

1) Le volant du Concorde est incliné d'une quinzaine de degrés. On avance en ligne droite, mais en crabe.

2) Les motos qui nous dépassent sont elles aussi inclinées pour lutter contre le vent qui vient de droite.

3) Le panneau ligné rouge et blanc que nous avions attaché à la housse des vélos a été arraché. Le temps que l'on s'en rende compte, il est déjà plusieurs kilomètres plus loin.

4) Lorsque l'on s'arrête pour une petite pause, les portières ne s'ouvrent pas ! Il faut un petit coup d'épaule pour lutter contre la force du vent. Dans l'autre sens, c'est le contraire, quand le vent est dans notre dos, il faut retenir la portière pour éviter qu'elle ne soit arrachée. Les Argentins nous préviennent : il arrive que des portières aient été arrachées par la force du vent. Des bus et des motorhomes sont parfois renversés ! Une règle à ne jamais oublier : toujours se garer face au vent !

5) On a beau être à fond sur l'accélérateur, notre vitesse ne dépasse pas les 70 km/h, au lieu des 90 km/h auxquels nous sommes habitués. On a le vent de face.

6) L'aiguille de la réserve de carburant descend anormalement vite. Plutôt que faire 600 km avec un plein, nous ne ferons que la moitié de la distance. La consommation monte en flèche. C'est un problème quand on trouve une pompe tous les 200 kilomètres. Heureusement, les 40 litres de carburant stockés dans des bidons nous sauvent de la panne sèche. Mais une difficulté s'ajoute : difficile de remplir le réservoir avec ce vent qui nous bouscule. Il faut bouger le Concorde pour qu'il fasse écran aux grands vents.

6) Mais la conséquence la plus impressionnante des grands vents de Patagonie vient au moment où un bruit inquiétant se fait entendre à l'avant gauche : tac-tac-tac-tac-tac... On pense d'abord à un défaut de la route. Mais le bruit persiste malgré une route plane. Et il s'intensifie. Ludovic examine les amortisseurs. Tout semble en ordre. On redémarre, toujours le bruit. Ludovic entame une manœuvre de demi-tour et prend la route en sens inverse sur plusieurs kilomètres. Plus de bruit.

C'est l'inclinaison du Concorde. A force de faire des centaines de kilomètres avec un vent de droite, on ne se rend plus compte que notre motorhome est incliné. Du côté gauche, à l'opposé du vent, la carrosserie vient frapper contre le châssis.

Nous continuons prudemment la route qui nous amène à Rio Gallegos. Après 160 km, un mécano confirme notre diagnostic. Rien de grave. Les taquets de la carrosserie et du châssis provoquent le bruit. On peut continuer. Effectivement, le bruit disparaît en même temps que le vent.


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Il y a plusieurs millions d'années, une forêt d'araucarias géants recouvrait ce coin de la Patagonie. Les volcans se sont réveillés et ont recouvert toute la région de cendres. Avec le temps, la silice contenue dans les cendres a pénétré les arbres géants, les transformant en fossiles. Aujourd'hui, l'érosion a fait son oeuvre et la forêt pétrifiée refait surface.

C'est Matias, le 'guardaparque' qui nous explique l'histoire des Bosques petrificados de Jaramillo. C'est probablement la plus belle collection de bois pétrifié qu'on peut rencontrer. Mais le site est également le témoin de l'histoire plus récente. Avec des pointes de flèches ou des vestiges des peuplades qui se sont succédées dans ce coin reculé de Patagonie.

Une balade de deux kilomètres nous permet d'approcher les fossiles géants. Le paysage est superbe, avec en toile de fond le volcan 'Madre e hija' (Mère et fille). D'emblée, deux groupes se forment pour la promenade : les actifs, qui veulent voir et avancer, et les contemplatifs, qui veulent prendre le temps de l'observation et de la découverte. Une visite à deux vitesses.

On a déjà pu observer des bois fossilisés. Mais ceux de Jaramillo sont réellement impressionnants. D'abord par leur taille : des arbres de plusieurs dizaines de mètres de long et de près de 2 mètres de diamètre. Ensuite, leur état de conservation. On reconnait clairement la structure et les fibres du bois, les nœuds des branches, etc. Même des copeaux de bois pétrifiés jonchent le sol. Il est parfois difficile de faire la distinction entre pierre et bois.

Le point culminant de la promenade nous offre un beau panorama sur les volcans éteints du parc. Une belle découverte, presque improbable, pour ce parc caché au bout de 40 kilomètres de piste, perdu à plusieurs dizaines de kilomètres du village le plus proche. Définitivement, les Argentins savent y faire avec la conservation de leur patrimoine naturel.

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C'est probablement un accident de l'histoire. Pour passer en Terre de Feu argentine, nous devons franchir la frontière chilienne. Pour des raisons opposées, Argentins et Chiliens trouvent injustes la manière dont la frontière a été tracée. Chacun accusant l'autre de leur avoir volé un morceau de territoire.

La frontière chilienne n'a pas bonne réputation. D'autres voyageurs nous ont mis en garde : "Vous verrez, les Chiliens ne sont pas très sympas. Ils ne rigolent pas. Et ils sont très exigeants pour l'entrée de produits frais sur leur territoire". Et c'est vrai qu'ils sont exigeants : tous les fruits et légumes frais sont interdits. De même que le fromage et certaines charcuteries crues. On avait donc veillé à vider notre frigo avant d'arriver à la frontière. On a suivi les règles et on n'a pas été inquiété. Seul un morceau de gingembre oublié a été refoulé...

Malgré notre appréhension, les douaniers sont finalement assez sympas. On s'intéresse à leur travail et ils nous expliquent avec fierté l'organisation et les splendeurs de leur pays. Finalement, les Chiliens ne sont pas plus antipathiques que les autres. Peut-être un peu plus froid au premier abord, mais une fois que la glace est brisée, les liens se tissent naturellement. Deux éléments ont probablement aussi joué en notre faveur : les enfants, qui attirent toujours des sourires, et notre connaissance de l'espagnol, qui montre notre intérêt et notre respect pour le peuple que nous visitons. Et cela, c'est la base de toute belle rencontre...

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Quand nous passons la frontière chilienne, il est déjà tard. La nuit est tombée. Les douaniers nous rassurent en nous disant que la route est sûre. Nous conduisons donc de nuit, pour les quelques kilomètres qui nous séparent du Détroit de Magellan.

Lorsque nous arrivons au Port de Punta Delgada, qui permet le passage du Détroit de Magellan, il y a beaucoup de vent et la tempête fait rage. Nous nous réfugions dans un minuscule relais routier qui permet aux chauffeurs de camion de se ravitailler. Notre frigo est vide, à cause du passage de frontière, et nous profitons du menu du jour. C'est le rendez-vous des routiers. Il n'y a même pas de nom sur la devanture. Seul le réseau wifi nous donne une indication : "Donde Carpincho". La salle est simple et fonctionnelle, tout comme le menu : simple et copieux. Au mur, comme partout en Amérique, un grand écran diffuse les nouvelles du jour. Autour de nous, quelques tables avec des chauffeurs de camion, souvent penchés sur leur téléphone pour donner des nouvelles à la famille. Au bout de la pièce, une petite cuisine où s'affaire la cuisinière. Un chilien au béret rouge entre dans la pièce. C'est le patron. Alors que le vent souffle, il y a dans cette cantine une ambiance à la fois familiale, réconfortante et de bout du monde. Nous mangeons avec bonheur.

Au moment de payer, contrairement à ce qu'il nous avait dit, le patron se rend compte que sa femme est partie avec le terminal pour carte de crédits. De notre côté, nous venons de passer la frontière et aucun peso chilien ne garnit encore notre portefeuille. On ne s'inquiète pas et on cherche une solution.

A la table d'à côté, deux chauffeurs argentins dégustent leur menu. Le premier, tout le monde l'appelle 'el russo'. Parce que sa femme est russe. Le deuxième, on a envie de l'appeler 'el italiano', parce son frère vit en Italie.

On sympathise et on discute. De la politique et de la situation économique du pays. Un grand classique des Argentins, qui râlent sur la situation de leur pays mais en même temps donnent l'impression que cela fait partie du quotidien et que cela ne va pas les empêcher de profiter de la vie.

On s'intéresse à leur travail : ils viennent de la région de Buenos Aires pour livrer du carburant à la Terre de Feu. Une situation un peu absurde : faire 5.000 km aller et autant au retour, alors que la Patagonie et la Terre de Feu regorgent de champs pétrolifères. Mais c'est une question administrative. Comme la route traverse la frontière chilienne, le chargement doit être dédouané à Buenos Aires. Ils nous expliquent aussi que la Terre de Feu est une zone hors-taxe, que le carburant et les produits y sont moins chers qu'en Argentine. C'est ce qui explique aussi les camions remplis de téléviseurs qui viennent de Buenos Aires pour profiter de l’exonération fiscale de la Terre de Feu, avant de remonter vers la capitale pour être vendus...

On rigole bien avec le russo et l'italiano. A deux, ils ressemblent aux petits vieux du Muppet Show. Avec un avis sur tout et sur rien. Finalement, on retrouve quelques dollars au fond du Concorde et on trouve un arrangement avec le patron.

La nuit a été agitée dans le Concorde. On a bien essayé de se mettre à l'abri du vent, mais difficile de trouver un endroit abrité sur cette plaine vide. On a balancé pendant toute la nuit. Le lendemain matin, le vent s'est calmé et le soleil nous réveille à côté de 'Donde Carpincho'. El russo et el italiano ont passé la nuit sur place. Ludovic les retrouve en train de siroter leur maté avant de prendre la route. Un dernier salut avant de remonter vers le Nord. Une tranche de vie au bord du détroit...

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Nous sommes au Détroit de Magellan. Hier soir, les ferrys ont cessé leur va-et-vient incessant à cause de la tempête. Les camions ont du attendre que la météo s'améliore. Ce matin, le vent a baissé et le trafic peut reprendre. Mais la houle reste importante.

Le Détroit, c'est le bout du continent. L'ultime passage vers l’île de Tierra del Fuego (Terre de Feu). On imagine aisément les caravelles de Magellan qui, il y a 500 ans, ont découvert ce passage qui relie les océans Atlantique et Pacifique, épargnant ainsi le passage du terrible Cap Horn à tous les marins. Le Détroit de Magellan, on en a toujours entendu parler. Un endroit mythique. C'est donc avec une grande émotion qu'on monte sur le bateau qui, en une vingtaine de minutes, nous permet de joindre la Terre de Feu.

Les bateaux se succèdent. Toutes les 20 minutes, un ferry débarque et embarque des voitures, des bus et des camions. Une autoroute maritime indispensable au ravitaillement de la Terre de Feu. Le vent souffle fort et le bateau tangue avec force. Pour des raisons de sécurité, les passagers sont interdits sur le pont. Nous nous entassons dans le couloir avec les autres passagers. Le Concorde reste sur le pont, bloqué par des cales sous les roues. Nous accostons finalement sur la Terre de Feu. Devant nous, la route nous amène au bout du monde : Ushuaia.