#08 - La Bolivie amazonienne

De la frontière brésilienne aux contreforts des Andes, notre route nous fait traverser la Chiquitania en feu...
Du 13 au 21 août 2019
9 jours
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La réputation des douaniers et policiers boliviens les a précédés : corruption, bureaucratie et autres enquiquinements feraient partie de leur quotidien. C'est donc avec une certaine appréhension que nous quittons le Brésil pour passer la frontière bolivienne. On ne peut pas dire que les douaniers boliviens soient très souriants, c'est vrai ! Mais qui a déjà croisé un douanier souriant ?

On avait pourtant joué la carte 'familiale', en demandant aux enfants de nous accompagner dans toutes les démarches. Et cela peut avoir son impact : on arrive parfois à arracher un sourire... Parfois...

En Bolivie, le contrôle du véhicule est un peu plus approfondi que de coutume. C'est vrai aussi. Pour la première fois depuis notre départ, la douanière demande à inspecter le Concorde : ouverture des armoires et des portes : tout est en ordre ! Rien de bien méchant donc. On ne peut pas leur reprocher de bien faire leur travail...

On ressort donc soulagé du passage de frontière qui n'aura finalement pas duré plus de 30 minutes... Raisonnable ! Il nous reste pourtant une démarche inhabituelle à passer : demander une autorisation de circulation à la police locale, qui nous permettrait de circuler sur les routes boliviennes. Papier officiel ou excuse pour récupérer quelques bolivianos ? Les avis sont partagés sur internet... Nous avons donc recoupé nos sources : la douane bolivienne a confirmé que c'était obligatoire... On décide donc d'aller au Poste de Police de Puerto Suarez, la première ville après la frontière.

Le policier de faction confirme la nécessité d'avoir le papier, remplit un document avec toutes les informations et demande 100 Bols (environ 12,50 EUR)... C'est vrai qu'il ne nous donne pas de reçu pour l'argent qu'on lui a donné... C'est vrai qu'on ne sait pas si ce papier est vraiment obligatoire... Donc, peut-être qu'on n'aurait pas du payer... Mais ce papier, il nous a quand même servi. Un peu plus loin sur la route, on nous l'a réclamé.

Il faut imaginer notre premier contrôle de police sur la route en Bolivie : une petite guérite (enfin, une petite paillote plutôt, rien d’apparemment officiel) avec, installé à l'ombre, une table et une chaise. Sur la chaise, un policier attend. Devant lui, une longue corde avec quelques foulards pour barrer la route. La corde est tirée, on ne peut donc pas passer. On s'arrête. Il ne bouge pas. Edna va aux nouvelles. Il veut voir les papiers. Edna fait l'aller-retour pour montrer les papiers. C'est en ordre. La corde s'abaisse et on peut passer.

Dommage que l'on n'ait pas eu la présence d'esprit de prendre une photo. Cela vaut toutes les caméras cachées du monde. Mais c'est le quotidien de la Bolivie. On s'y fait...

Plusieurs centaines de kilomètres plus loin, ce fameux papier "orden de traslado" nous a servi à passer un autre barrage de police un peu louche... on réclamait de voir notre extincteur et notre pharmacie. On obtempère et on montre. Un cachet est apposé sur l'orden de trasalado. C'est en ordre...

Alors, corruption ou pas dans la police bolivienne ? Il y a peut-être l'un ou l'autre qui veuille arrondir ses fins de mois. On nous l'a dit. Dans notre cas, nous n'avons jamais eu le sentiment de devoir payer pour quelque chose que nous ne devions ou ne voulions pas payer. Chaque fois qu'on a été soumis à un contrôle, nous étions en règle et on ne nous a rien réclamés.

Ce qui est sûr, c'est que la Bolivie est un pays bureaucratique, qui aime bien les formulaires à remplir, les numéros de passeport à coucher sur une feuille de papier. Certains vont appliquer la bureaucratie jusqu'au bout. D'autres vont laisser passer. Mais selon notre expérience, si on est en règle, il n'y a pas de soucis à se faire... Même si la police bolivienne n'est pas particulièrement sympathique, elle fait son travail et nous n'avons rien à lui reprocher...

Comme il se fait tard, le policier de Puerto Suarez nous indique un endroit sûr pour passer la nuit : au bord du lac, entre le commissariat de police et la caserne militaire... on est bien encadré et l'endroit a un certain charme...

Comme souvent pour les villes frontalières, Puerto Suarez n'a pourtant rien de charmant : les rues sont sales, les habitants ont triste mine... Même quand on rentre dans un magasin, on n'arrive pas à gagner un sourire... On ne se sent pas particulièrement menacé, mais on quitte sans regret cette ville qui n'a rien à partager.

On s'amuse néanmoins du balai des motos-taxi. Le seul moyen de déplacement pour beaucoup. Ici, personne ne porte le casque, sauf les chauffeurs de moto-taxi. Probablement une obligation. Avec leur gilet bleu ou vert, on reconnait facilement pour quelle compagnie ils roulent. Ils transportent tout : une, deux ou trois personnes... Le record qu'on a vu : un père et ses trois enfants, avec une bouteille de gaz... Edna reste indifférente à ce balai : quand elle était petite en Colombie, son père transportait sa femme et ses trois filles sur sa moto... Question de point de vue...

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Autre mauvaise réputation que traîne la Bolivie : l'état de ses routes. La route qui relie Puerto Suarez à Santa Cruz, la capitale de la Bolivie amazonienne, est pourtant dans un état impeccable : un vrai billard. Pendant plusieurs centaines de kilomètres, il n'y a rien : pas un camion, pas une voiture ne nous dépasse. De temps en temps, on croise un véhicule venant en sens inverse. Mais rien de plus. Quel contraste avec le Brésil et ses routes fréquentées...

Le seul événement qui rythme cette route, ce sont les feux...

Des feux, on en avait déjà croisé au Brésil, le long des routes. Ils étaient tellement nombreux que nous pensions naïvement qu'ils étaient contrôlés, dans un but de désherbage. Nous étions loin de la vérité. La vérité, nous l'apprenons quelques jours plus tard quand nous nous connectons à Internet : l'Amazonie est en feu ! Même en Europe, les médias relaient en masse l'information.

Sans le savoir, nous sommes au cœur du brasier ! Plusieurs fois, les fumées épaisses envahissent la route. Au loin, il n'y a pas un instant où on n'aperçoit pas de la fumée. Pendant plusieurs jours, à chaque étape que nous faisons, l'air est lourd et la gorge pique. Il y a de la fumée partout ! Parfois, les feux sont si proches de la route qu'on sent la chaleur qui rayonne à travers les vitres. Heureusement, cela ne dure que quelques secondes, le temps de passer notre route.

Quand nous arrivons au bout de la route, à proximité de San José de Chiquitos, on a chaud. Très chaud. Au propre comme au figuré. Cette fois-ci, les flammes sont de notre côté de la route. Le vent vient de droite et une fumée épaisse envahit tout. Un camion venant en sens inverse sort du nuage de fumée. Il est passé. Signe que l'incendie n'est pas si long. Mais de notre côté de la route, les flammes sont plus grandes que le Concorde. Près de 4 mètres de haut. Le nuage de fumée empêche toute visibilité. Impossible de rester sur la voie de droite. Ludovic déporte le motorhome sur la voie de gauche, en espérant qu'un autre camion ne vienne pas en face. Il faut se dépêcher, pour ne pas brûler. Mais pas trop vite, au cas où quelque chose surviendrait en face. Le Concorde entre dans le nuage de fumées. Le rayonnement est intense. La visibilité nulle. Les phares d'une voiture arrivent en face. Assez lentement pour nous permettre de passer et de se rabattre. On est passé ! Quelle émotion. On vérifie dans la caméra arrière que la bâche qui recouvre les vélos n'est pas en feu. C'est bon. On continue notre route, en espérant ne plus devoir vivre cela. On a eu chaud.

En arrivant à San José de Chiquitos, nous apprenons que la route est à présent fermée. Nous sommes peut-être les derniers à l'avoir empruntée...

Dans les jours qui suivent, nous discutons avec les gens que nous croisons. Les feux sont au centre de toutes les conversations. Chacun a son point de vue sur les incendies, que l'état bolivien ne peut maîtriser qu'avec des moyens dérisoires : des pelles et des pulvérisateurs portables... A la télévision, on diffuse en boucle les images d'Evo Morales en combinaison, en train de combattre les incendies. L'opposition crie au scandale, disant qu'il ferait mieux d'organiser les secours et d'accepter l'aide internationale. Il préfère louer un supertanker américain privé qui se ravitaille au lac de Puerto Suarez pour asperger la Chiquitania (nom de la région des missions jésuites, en feu).

Dans les villages, nous constatons les dégâts : des forêts entières sont brûlées. Les gens se plaignent des brûlis organisé pour la culture, qu'Evo Morales a autorisé dans un décret présidentiel. Dans ces mêmes villages, le ramassage des ordures n'est pas organisé. Chacun brûle ses déchets devant sa porte...

On écoute et on constate... très émus et impuissants face à tout cela. Par où faut-il commencer ?

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Lorsque nous arrivons à Chochis, le soleil est déjà en train de se coucher. Nous cherchons un endroit pour dormir avant de continuer notre route. Chochis ne devait être qu'une étape rapide, avant de continuer notre route. Finalement, Chochis restera pour nous tous comme un endroit inoubliable.

Notre arrivée n'avait pourtant pas bien commencé. Il fait noir, et le porche qui mène au sanctuaire de Chochis est trop bas. A quelques centimètres près, nous y laissons l'antenne radio du motorhome. On ne passe pas. On se rabat donc sur la place du village pour passer la nuit. Devant l'église.

Tout est calme. Comme à chaque fois qu'on s'arrête dans un village, Edna va se renseigner pour savoir si on peut rester sur place, si le lieu est sûr. Pas de problème à Chochis, tout le monde laisse la porte de sa maison ouverte. Comme à chaque fois, Ludovic se balade avec les enfants dans le village pour se dégourdir les jambes et sentir l'atmosphère.

La cloche de l'église se met à sonner, signe que la messe va commencer. Alors qu'Edna cuisine, des enfants s'approchent du Concorde, intrigués. A travers la fenêtre, ils discutent, demandent si on participe à la procession demain matin. Notre Dame sort de l'église pour se rendre au sanctuaire. Nous sommes le 14 août 2019, veille de l'Assomption.

Le lendemain matin, nous nous levons à 7h pour suivre la procession. Nous sommes aux premières loges. Toutes les classes des écoles primaires et secondaires de Chochis sont présentes.

Le sanctuaire de Chochis est situé au pied d'un immense monolithe qui domine le village. De partout, on le voit. Il a un côté mystique.

Le chemin qui y mène grimpe assez fort. Le Padre Jose, venu de San José pour l'occasion, dirige la procession depuis son 4x4, bardé de hauts-parleurs qui encouragent les fidèles. Après chaque montée, il s'arrête pour permettre à chacun de reprendre son souffle. On sent la ferveur des chants liturgiques diminuer au fur et à mesure que la pente se fait plus raide.

Finalement, la procession arrive au pied du rocher, à l'entrée du sanctuaire. Encadrés par les professeurs (la sortie est obligatoire pour les élèves), on profite d'un instant de répit pour se désaltérer et explorer le sanctuaire avant d'entamer la messe.

S'il y a bien une chose commune à l'Europe catholique et à l'Amérique du Sud, c'est la messe. Le rituel reste le même, immuable et avec la même orchestration. Ce qui différence peut-être les messes latinoaméricaines, ce sont les chants : plus enjoués et plus vivants. Dans sa célébration, le Padre Jose prie pour la pluie, qui fait cruellement défaut dans cette région de la Chiquitania, en proie aux incendies...

Après la messe, les élèves se réunissent pour entamer la descente. Nous restons encore sur place pour profiter du lieu. On déguste quelques empanadas et une boisson à base de pêche séchée proposée par les gardiens du sanctuaire...

Enpenadas et boisson à base de pêche... 

La descente se fait calmement, sous une chaleur torride. L'eau nous vient à manquer. On arrive finalement remplis de poussières sur la place du village.

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Aujourd'hui, c'est le grand jour ! Le jour de la rentrée scolaire pour Manuel, Catalina, Mateo et Santiago ! Hier, lors de la procession, Edna a discuté avec les professeurs et le directeur des écoles de Chochis. Tout est arrangé ! Les enfants suivront un jour de classe avec leurs camarades boliviens.

Nous avons donc préparé la rentrée. On a passé en revue les différentes photos imprimées pour expliquer d'où on vient : la Belgique, la Colombie et le Liechtenstein. Les enfants ont répété quelques mots de vocabulaire espagnol pour expliquer à leur classe la gastronomie, les paysages et la culture de leurs origines. On a aussi préparé leur cartable.

Aujourd'hui donc, c'est le grand jour. On dort juste en face de l'école primaire. La cloche sonne à 7h30 et tous les enfants du village se dirigent vers la cour de l'école. Mateo se dirige vers la classe de 6ème primaire. Manuel et Catalina vers la 2ème primaire.

L'école primaire 

Pour Santiago, c'est un peu plus loin : l'école secondaire se trouve de l'autre côté du village. Edna l'accompagne jusque-là pour trouver la classe de 2ème secondaire. Sur le chemin de l'école, ils croisent des toucans qui attendent patiemment dans les arbres de Chochis. Un chemin féérique et inhabituel, qui change de la campagne nivelloise où Santiago prend habituellement son bus pour se rendre au Collège.

Le chemin vers l'école secondaire 

Dans les écoles de Chochis, comme dans toutes les écoles de Bolivie, l'uniforme est de rigueur ! Polo blanc et pantalon bleu marine. Les enfants ajustent leur garde-robe en fonction du règlement, avec plus au moins de facilité selon les vêtements de voyage que nous transportons.

A l'école primaire, les rangs commencent à se former. Les enfants de chaque classe nous accueillent avec bienveillance, un peu intrigués par ces nouveaux élèves. Dans le rang, les filles forment une file, tandis que les garçons en forment une autre. Il a fallu un peu de temps à Manuel et Catalina pour comprendre le système, inconnu à leur école d'Ittre. La journée commence par le discours du directeur qui rappelle aux élèves regroupés dans la cour les consignes du jour. Un beau moment, où le directeur prend le temps d'expliquer avec sympathie ce qu'il attend de ses élèves aujourd'hui. Une prière oblige également les élèves à baisser les yeux pour remercier le Seigneur. Mateo, Manuel et Catalina s'exécutent, un peu surpris par la démarche.

Ensuite, les élèves regagnent leurs classes, toujours encadrés par leurs nouveaux amis. Pour Manuel et Catalina, ce sont des mathématiques. Pour Mateo, c'est un cours de gym pour commencer la journée. Certains élèves ont oublié leur équipement. La sanction est immédiate : deux jours de renvoi de l'école ! On ne rigole pas avec la discipline, dans la petite école de Chochis.

Santiago est arrivé dans sa classe, un peu gêné que sa maman l'y ait conduit. Il retrouve quelques jeunes qu'il avait déjà rencontré à la procession du 15 août. Mathématique et architecture sont au programme des cours de la matinée. Les professeurs qui se succèdent dans sa classe sont un peu surpris par ce nouvel élève, mais après une petite explication, Santiago suit les cours comme tous les autres élèves.

La journée scolaire est entamée. Edna et Ludovic se retrouvent dans le Concorde. Seuls ! Pour la première fois depuis deux mois, les parents se retrouvent sans enfants. On ne peut pas dire si c'est un soulagement ou une épreuve. On est un peu entre les deux. C'est un tous cas un sentiment étrange, de ne plus être avec les enfants qui ne nous ont jamais quittés depuis notre départ de Belgique.

Quand la cloche de la récréation sonne, Edna ne résiste pas à l'envie d'aller jeter un petit coup d’œil dans la cour, malgré la désapprobation de Ludovic. Soit-disant pour leur apporter la collation qu'elle a oublié de mettre dans le cartable. Quand elle revient, Manuel l'accompagne. Il ne se sent pas bien et explique qu'il y a beaucoup de bruit dans la classe... Il est probablement un peu désorienté par ce nouvel environnement.

A 12h, la journée d'école est terminée. Nous en profitions pour prendre des photos des enfants avec leurs nouveaux amis. Certains écoliers se risquent à passer la tête par la porte du Concorde, avec une envie féroce d'en savoir plus sur cette curieuse 'casa rodante'. Une première visite s'organise. Puis une seconde. Bientôt, tous les élèves de l'école se pressent devant le motorhome. Edna organise une file, tentant de repérer les resquilleurs, qui ont déjà visité mais qui voudraient bien visiter une seconde fois. A l'intérieur, Ludovic fait entrer des groupes de 4, en expliquant la chambre des enfants, la salle de bain, la cuisine, la salle à manger... Les élèves de Chochis sont émerveillés ! Quel bonheur d'entendre leurs impressions faites de 'waaouw!', de 'super', de 'génial'.... et de voir leur regard s'illuminer quand ils montent à bord. Un moment inoubliable.

Les enfants jouent encore avec leurs camarades de classe sur la place devant l'école quand les 'grands' reviennent de l'école secondaire. Santiago en fait partie, entourés par quelques nouveaux amis...

Impossible de décrire le sentiment des '4 d'Ushawa' quand ils sont revenus de l'école. Leur enthousiasme est débordant ! Pendant le repas et une bonne partie de l'après-midi, ils ne cessent d'expliquer ce qu'ils ont vécu : les amitiés qui se sont liées, les anecdotes de la cour de récréation, les différences avec leur école belge, la manière de donner cours, la discipline, les choses qu'ils ont apprises, les infrastructures de l'école...

Quel bonheur de les voir si enthousiastes ! Ils parlent de leurs copains et de leurs copines comme s'ils les avaient toujours connus. Ils parlent de LEUR école, de LEUR classe, de LEURS amis de Chochis. L'expérience va au-delà de nos espérances, en seulement quelques heures.

Mais il est déjà temps pour nous de continuer. C'est à la fois joyeux et tristes que nous quittons Chochis. A jamais, ce village de la chiquitania bolivienne aura une place particulière dans notre cœur. Pour les rencontres que nous y avons faites, pour les amis que nous y avons laissés. C'est un peu la frustration de notre voyage : l'envie de connaître de nouveaux horizons est toujours en balance avec l'envie de mieux approfondir les rencontres que l'on fait au hasard de nos pérégrinations... On se console en se disant que d'autres rencontres suivront, et que nous continuerons à faire vivre ces relations, soit dans notre cœur, soit via WhatsApp...

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Au XVIIème siécle, des jésuites arrivent en Amérique du sud pour y construire des missions. Leur but : évangéliser les populations bien sûr, mais aussi construire des communautés basées sur l'égalité. Une démarche pas très appréciée par la couronne espagnole et le clergé. Dans la 'Chiquitania' bolivienne, plusieurs de ses missions sont classées au patrimoine de l'Humanité, grâce à leur excellent état de conservation et à leurs communautés, toujours très vivantes. Aujourd'hui, ces communautés sont devenues des villages et des villes. Les églises, très typiques, sont entièrement construites en bois et en terre... Des merveilles architecturales qui ne paraissent pas avoir souffert du temps qui passe.

Mais au-delà de ces belles églises, c'est le chemin pour y arriver qui nous a marqués. Car visiter les missions jésuites boliviennes, cela se mérite !

Tout avait pourtant bien commencé, avec la mission de Santiago de Chiquitos. Un tout petit village, perdu au sein de l'Amazonie. La mission jésuite fait face à une belle et grande place, toute calme. Les pavés lui donnent un cachet certain. Ils ont été financés par l'Union européenne. C'est peut-être un détail, mais qui veut dire beaucoup. D'abord parce que c'est ce qui fait en partie le charme de la place, comparé aux rues adjacentes en terre battue. Ensuite, parce que c'est agréable de sentir une reconnaissance des populations locales pour ce que l'Europe a fait pour eux.

La mission de Santiago de Chiquitos 

Sur cette place vide, nous rencontrons deux allemandes en visite : Andrea et Silke. Elles ont l'air contentes de nous rencontrer, embarrassées par leur chauffeur de taxi, apparemment un peu trop entreprenant... Nous leur proposons donc de visiter la mission ensemble, et d'ensuite les ramener à Robore.

La visite est courte, mais elle nous permet d'apprécier l'architecture de l'édifice et surtout la gentillesse du bénévole de la communauté chargé d'ouvrir les portes. La fierté pour son église et l'humilité dont il fait preuve sont très touchants. Ces rencontres sont toujours des moments forts. Nous en ferons à chaque visite des missions jésuites. Le meilleur moyen pour en savoir plus sur la vie quotidienne des petits villages de Bolivie.

L'étape suivante est San José de Chiquitos. C'est déjà une ville, qui n'a pas beaucoup à montrer, si ce n'est la place principale dominée par la mission jésuite. L'accueil est plus froid. La visite sera donc beaucoup plus brève.

Depuis notre entrée en Bolivie, nous supportons la chaleur (38°c), la poussière et la fumée. Nous sommes en recherche d'un peu de fraîcheur. Nous trouvons un oasis dans le jardin de la Villa chiquitana, un hôtel de standing tenu par un couple de Français. Nous profitons avec bonheur de la piscine et du jardin de l’hôtel.

Le lendemain, nous prenons la route pour la mission de San Rafael. Comme à chaque fois, on demande à la population locale si la route est praticable et si la sécurité est assurée. On nous dit que c'est de la piste, mais que c'est plat et que ça roule. C'est vrai. Enfin... en partie !

La route commence par un péage. Comprenez : une petite cabane avec une corde au milieu de la route ! On ne le savait pas encore, mais nous n'avons jamais payé pour une route aussi mauvaise. La piste qui mène aux missions jésuites, c'est une trouée rectiligne qui traverse le paysage. Au début, c'est raisonnable, la route est large et les secousses limitées. Mais au fur et à mesure de notre avancée, la route se rétrécit et les secousses sont plus importantes... Le Concorde brinquebale dans tous les sens. Un arrêt à la mission de San Rafael nous permet de prendre un peu de répit.

Après 160 km de pistes, nous arrivons à la mission de San Miguel, exténués. Nous dormons sur place en nous posant la question : va-t-on continuer ou faire demi-tour ? La nuit porte conseil.

Le lendemain, on se renseigne auprès de la population : soit on continue via San Ignacio, avec l'espoir de trouver une route en bon état, soit on prend la piste vers Santa Cruz qui nous épargne bon nombre de kilomètres. Les avis des locaux sont partagés : les uns préfèrent le plus court, les autres le plus long. On opte finalement pour le plus court.

Les premiers kilomètres de la piste sont agréables : le relief est légèrement vallonné, la piste est parfois plus étroite mais très bonne, le paysage est arboré et agréable. On se dit qu'on a pris le bon chemin. Néanmoins, ici on ne conduit pas, on pilote ! Les nombreux virages, les montées et les descentes nous donnent l'impression d'être sur un rallye automobile. Ludovic se prend pour le Thierry Neuville des motorhomes, le Harry Vatanen des pistes boliviennes.... Quel plaisir de conduire, pardon, de piloter dans un tel cadre.

Les 50 derniers kilomètres seront moins rigolos : la piste est cassante, l'adhérence plus qu'aléatoire (vous aurez remarqué le vocabulaire de pilote de rallye !). Bref, c'est un véritable enfer ! Le Concorde souffre énormément : les fixations de la boite de fusibles qui lâchent, la poussière qui s'infiltre partout...

Après 400 km de pistes, nous atteignons enfin un bout d'asphalte. Le bonheur ! Plus de secousses, plus de poussières, une tenue de route impeccable... A refaire, je ne suis pas sûr qu'on reprendrait le même chemin...

Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous prenons le cap au Sud. La descente commence vers Ushuaia, plusieurs milliers de kilomètres plus bas...

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Après les pistes chiquitaniennes, nous passons la grande ville de Santa Cruz pour nous retrouver, à la nuit tombée, dans le petit village d'El Torno. iOverlander nous indique l'adresse d'un Moto Club Bolivien (qui organise des tours en moto du pays) qui peut nous accueillir pour la nuit. Chris et Jessica, et leurs enfants Marcos et Matias nous accueillent donc dans leur magnifique jardin. Après deux semaines de poussières, nous nous installons pour la nuit sur une pelouse ! Un délice...

Le lendemain matin, alors que la famille est déjà partie travailler, nous parcourons le magnifique verger qui entoure la maison : El Torno est réputé pour sa production d'agrumes : oranges, pamplemousse, mandarines.... nous nous régalons de la cueillette de tous ces fruits frais. Jamais nous n'avions mangé des oranges aussi bonnes !

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Lorsque nous arrivons à Samaipata, la journée est brumeuse. Nous sommes sur les contreforts des Andes et la route commence à monter. Notre tentative de visiter la forteresse inca se solde par un échec : la visibilité est nulle, on ne voit que la brume. Nous décidons donc de continuer notre route.

Dans le village, nous atterrissons chez Aida, qui offre un emplacement sur son terrain en échange de quelques bolivianos. L'accueil est très chaleureux. Deux couples font également le tour d'Amérique dans leur véhicule. Nous sympathisons avec Léo (argentin) et Ania (belge).

Le terrain et la maison d'Aida 

Notre journée à Samaipata est consacrée à la visite du Parque Nacional Amboro. Notre objectif : voir les fougères géantes vieilles de plusieurs millénaires. Nous nous rendons sur la montagne de Los Alisos avec Aldo qui nous sert de guide. L'accès est difficile pour le Concorde, nous nous entassons donc à 8 dans la voiture du fils d'Aida pour grimper la montagne sur un chemin escarpé.

Nous somme à 2.400 mètres d'altitude. C'est le début de notre ascension des Andes. La forêt qui nous entoure est extraordinaire : très dense et sauvage. Le sentier que nous suivons est difficile : il monte fort, il est humide et on doit regarder à chaque pas où poser le pied. L'altitude nous sert de prétexte pour justifier notre manque de souffle. Aldo, notre guide, ne ressent aucune difficulté, et nous encourage à chaque pause.

Le premier arrêt est consacré à un point de vue exceptionnel sur les montagnes boliviennes. Enfin, on suppose qu'il est exceptionnel, parce que ce jour-là, on n'a vu que des nuages ! Après une pause-biscuit (on a besoin de forces), on continue vers 'los alerces gigantes' : les fougères géantes.

Un point de vue... exceptionnel ! 

Les fougères font plus de 12 mètres de haut. Elles peuvent grandir d'un mètre par siècle et les plus anciennes atteignent les 5.000 ans, ce qui explique leur surnom de 'fossile vivant'. Elles sont difficilement accessibles, mais la forêt qui les entoure procure une atmosphère du temps des dinosaures : 'Bienvenue à Jurassic Parc'. On s'attend à voir débarquer un tyrannosaure derrière chaque arbre. Nous arrivons exténués à la fin de la ballade.

8

Après notre promenade de los Alisos, Edna demande à Aida de nous préparer un plat typiquement bolivien : le 'pique macho'. Un couche de frites, surmontée de viande, de tomates, d’œufs durs, de fromage, de piments (pas trop, parce qu'on n'aime pas quand ça pique !). Un vrai régal ! On le dévorera... Quel festin de roi... Voilà des moments de partage et de dégustation comme on les aime.

Aida et son Pique Macho ! 
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Il n'y a que 350 kilomètres entre Samaipata et Sucre. Mais nous entrons dans la Cordillère des Andes. Il nous faut 9 heures pour faire le trajet. La route est assez bonne.. Toute récente. Mais le nombre de lacets et de virages est tellement important que cela prend du temps. La route est superbe et l'on se rend compte des travaux titanesques que les boliviens ont du entreprendre : des pans entiers de la montagne ont été rabotés ou creusés pour permettre le passage. Impressionnant.

Des sommets désertiques se succèdent, alternant entre vallées fertiles et rivière asséchées.

Nous inaugurons une nouvelle technique pour éviter de s'arrêter en cours de route. Pendant que le chauffeur reste concentré sur les courbes et contre-courbes, les enfants s'organisent à l'arrière pour le repas. Malgré les virages, ils confectionnent des sandwiches en mode collectif. Pour éviter tout basculement, le premier regarde la route et annonce dans quel sens arrive le virage, Le second coupe les tomates. Le troisième confectionne le sandwich. Le dernier met une couche de mayonnaise. L'organisation est à présent bien huilée. Les sandwiches défilent et tout le monde est rassasié !

Les derniers kilomètres sont particulièrement abruptes : nous montons vers Sucre qui culmine à 3.000 mètres. Au fur et à mesure de la montée, les difficultés liées à l'altitude se font ressentir : le manque d'oxygène et la fatigue du voyage engendrent comme un étau qui sert la tête. Rien de dramatique, mais nous restons attentifs pendant une nuit au 'soroche', le mal des montagnes...

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Evo Morales est partout ! Le président bolivien affiche son portrait à chaque coin de rue. Il n'y a pas une entrée de village où l'on ne voit pas une photo de lui à côté de l'annonce des travaux réalisés dans le village pendant sa présidence. On trouve même son nom peint sur les rochers.

Avec parfois des variantes : en costume, en habit traditionnel, plus décontracté...

Il est vrai que l'enjeu est important pour le président : dans quelques semaines se tiennent les élections présidentielles. Et la polémique fait rage. Tous les boliviens que nous avons rencontré nous en parlent. Evo Morales est au pouvoir depuis 13 ans et brigue un quatrième mandat. Pourtant, la nouvelle constitution sortie en 2009 ne lui permet de prester que deux mandats.

Explication : La nouvelle constitution de 2009 est arrivée en cours de premier mandat, il a donc pu se présenter aux deux dernières élections. Mais pour son quatrième mandat, le président n'a rien trouvé de mieux que d'invoquer les droits de l'homme pour se représenter. Et la cour de justice lui a donné raison et a accepté sa candidature aux élections, disant que ne pas l'accepter serait contraire aux droits de l'homme... Une astuce qui fait polémique. On nous parle de corruption de la justice.

Même si beaucoup s'accordent sur le fait que le président a fait de bonnes choses pour le pays, tous sont d'accord sur le fait qu'il faut maintenant passer la main.

Les élections d'octobre livreront les résultats. Mais la confiance dans le processus électoral est écornée... Beaucoup disent qu'on ne peut pas arrêter le président, lancé dans son quatrième mandat. On verra quel sera le résultat, mais le pays risque de sombrer dans un crise de confiance de ses institutions...